Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Les musardises de Parisianne

Villa Amalia, Pascal Quignard

27 Février 2013, 07:30am

Publié par Parisianne

Ann Hidden est pianiste et compositeur, connue et reconnue. Elle suit un jour son compagnon et le voit pénétrer la maison d'une autre qui l'accueille en lui prenant les mains et en tendant les lèvres vers ses lèvres.

"J'avais envie de pleurer. Je le suivais. J'étais malheureuse à désirer mourir." C'est ainsi que s'ouvre le roman de Pascal Quignard. 

Au même instant, alors qu'Ann s'accroche à la grille, un ami tout droit sorti de l'enfance ressurgit : Georges Roehl, ils ont grandi ensemble et vont renouer avec un passé enfoui. 

Profondément meurtrie, Ann décide de fermer toutes les portes de sa vie et d'en jeter les clés.

Avec la complicité récalcitrante de Georges, elle quitte tout pour disparaître sans laisser de trace, sans même prévenir sa mère restée en Bretagne dans l'attente de son mari qui a fui, lui aussi, des années auparavant sans jamais plus donner signe de vie.

Ann gomme sa vie et s'efface.

"Si le destin est cet élan qui, provenu d'un autre lieu du monde que de soi, s'empare d'un être pour l'attirer à sa suite, sans qu'il comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit : " Je ne sais pas où je vais mais j'y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais m'égarer."

Démarre alors une errance qui la conduira dans le sud de l'Italie en quête d'une vie nouvelle malgré des ancrages dans le passé souvent évoqués par la musique. 

C'est là qu'elle fera une rencontre décisive et trouvera un nouvel amour

Elle était amoureuse -- c'est-à dire-obsédée. [...] Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. [...] Mais ce n'était plus un homme qu'elle aimait ainsi. C'était une maison qui l'appelait à la rejoindre. [...] Tous les amants ont peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s'y prendre en lançant les travaux. Peur d'en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d'être déçue. "

L'univers d'Ann devient observation et silence, réminiscences du passé et de son éveil à la musique. Pascal Quignard, que l'on connaît pour son livre Tous les matins du monde, fait de la musique un élément central qui éveille ou réveille ses personnages. Ainsi lorsqu'Ann évoque sa découverte de la musique alors qu'enfant elle écoutait son grand-père jouer en quatuor :

" Soudain la musique s'élevait. [...] Chaque fois ma gorge se serrait, ma peau se hérissait, le muscle de mon coeur tremblait, j'avais envie de sangloter, je ne savais plus comment respirer, j'étais submergée. [...]

Le monde intérieur s'ouvrit ainsi en moi. Par cette ouverture obscure mon corps prit l'habitude de passer, de quitter la terre, de quitter l'espace externe. [...]

Quelque fois, à un moment du morceau, c'était si beau.

La douleur se mêlait à la beauté intense.

Je ne bougeais plus, je ne vivais plus.

Les enfants commencent par être tétanisés par la beauté. Sidérés par elle. Mourant en elle. "

Après la fuite, la vie sociale va reprendre le dessus. Après l'isolement, Ann Hidden va renouer avec le monde, rencontrer un médecin et s'attacher à sa fille, une petite enfant fascinée par sa  musique. Connaître une jeune femme. Revenir au monde et au chaos jusqu'à un drame qui lui fera quitter la Villa Amalia et l'Italie, rentrer en France, enterrer sa mère et voir revenir son père au cimetière. Vivre avec Georges.  L'aimer " Finalement, ils s'aimèrent. Ils ne s'aimèrent pas sexuellement. Mais il s'aimèrent vraiment. Ils s'aimèrent comme deux enfants de six ans se seraient aimés.
Aimer aux yeux des enfants c'est veiller. Veiller le sommeil, apaiser les craintes, consoler les pleurs, soigner les maladies, caresser la peau, la laver, l'essuyer, l'habiller.

Aimer comme on aime les enfants c'est sauver de la mort."

Se marier avec lui avant de se retrouver seule à nouveau et de repartir dans l'errance. "Il y a un plaisir non pas d'être seule mais d'être capable de l'être. "

Et c'est finalement dans l'évocation de cette fuite, de cette solitude que le texte de Pascal Quignard est le plus grand, le plus beau. Est-ce une façon d'indiquer que la société pervertit ?

Un roman très fort dans un style à la fois sobre et poétique, des chapitres tantôt extrêmement brefs, parfois plus longs comme les phrases très rapides ou plus étirées. Ce textes est une partition, faite de noires et de blanches, de bémols et de silences aussi.

De longs silences qui poussent à la réflexion. 

 

 

 

 

Villa Amalia, Pascal Quignard

Voir les commentaires

Collaboration,

25 Février 2013, 08:07am

Publié par Parisianne

C'est au théâtre de la Madeleine que je vous invite aujourd'hui, un théâtre comme on les aime avec ses velours, ses boiseries et son grand rideau rouge ; un théâtre avec balcon et orchestre, où il fait bon se glisser pour s'évader l'instant d'une représentation. "S'évader" n'est peut-être pas le terme le plus adapté pour le thème de la pièce à l'affiche en ce moment, si je l'emploie c'est uniquement pour signifier l'arrêt du temps que procure une représentation théâtrale en particulier lorsque la pièce et les acteurs qui la font vivre nous procurent un moment d'émotion et de plaisir intense.

Collaboration. Un texte de Ronald Harwood, traduit en français par Dominique Hollier, dans une mise en scène de Georges Werler nous montre la rencontre de deux hommes célèbres pour une collaboration artistique, deux hommes dont la vie sera bouleversée par leur collaboration dans un contexte politique où tout les oppose !

Richard Strauss, interprêté par Michel AUMONT,
Stefan Zweig par Didier SANDRE.
Pauline Strauss, Christiane Cohendy ; Lotte, Stéphanie Pasquet.
Hans Hinkel, Eric Verdin ; Le Directeur de l'opéra, Armand Eloi
L'huissier, Patrick Payet

*****

1931, Richard Strauss et son épouse Pauline vivent à Garmish, en Allemagne. Le poète Hugo von Hoffmansthal, avec lequel Strauss travaillait, est décédé, le musicien traverse une crise artistique et ne parvient pas à composer l'opéra qui l'étouffe. Sur les conseils de Pauline, il demande au célèbre écrivain Stefan Zweig de lui écrire un livret. C'est ainsi que les deux grands hommes au faîte de leur gloire se rencontrent. Ils ont l'un pour l'autre une très grande admiration et très vite leur implication dans leur travail se transforme en véritable amitié.

Strauss, indifférent à la politique se pense intouchable malgré les menaces croissantes du régime nazi. Zweig au contraire a senti très vite le danger et semble beaucoup plus lucide que son ami. Malgré ce contexte, leur collaboration aboutit à l'écriture d'un opéra bouffe inspiré de Ben Jonson, La Femme silencieuse, qui rencontrera un vif succès lors de la première à Dresdes en 1935, en l'absence de l'écrivain. Le nom de Zweig supprimé des affiches, Strauss obtient qu'il soit remis ce qui déplaît fortement au régime. L'oeuvre ne connaîtra que trois représentations, elle présente un inconvénient majeur, le livret a été écrit par un juif " désagréablement doué " aurait dit Himmler.

Richard Strauss, nommé Président de la Chambre de Musique du Reich, refuse cependant de renoncer à travailler avec son ami qui ne se remet pas de l'autodafé de son oeuvre. Une lettre du musicien interceptée par la Gestapo lui vaut des menaces pour sa belle-fille, juive, et ses petits enfants. Il se trouve malgré lui contraint à une collaboration avec le régime qui lui demande un hymne pour les jeux olympiques de 1936 à Berlin.

La tension est à son comble pour les juifs, Stefan Zweig finit par quitter l'Autriche puis l'Europe. Son errance le conduira finalement au Brésil où il se donnera la mort avec sa seconde épouse, Lotte, le 22 février 1942.

Richard Strauss quant à lui, passera devant un tribunal de dénazification ; sans avoir pourtant jamais fait allégeance au régime d'Hitler, il est accusé d'avoir participé activement à la création artistique de son pays.

****

Si la montée du nazisme et les prémices de la persécution des juifs sont présents dans cette oeuvre, ce sont avant tout la création artistique et la collaboration entre artistes qui sont ici présentés. Le texte joue habilement sur ce mot aux multiples sens, "collaboration", le prenant dans toutes ces acceptions, des plus nobles aux plus viles.

Porté par de grands acteurs, le texte vit pour nous et nous interroge. Qui collabore finalement ? Strauss qui sans soutenir le régime n'en accepte pas moins de créer pour lui ou Zweig qui se donne la mort pour échapper à la réalité ?

Michel Aumont en Richard Strauss d'abord sûr de lui et conscient de sa renommée, tout en étant impressionné par l'écrivain qu'il n'ose pas contacter, porte avec le talent qu'on lui sait ce rôle fait d'enthousiasmes et de colères, de volontés et de renoncements, jusqu'à la chute. Michel Aumont ne campe pas seulement un personnage mais une personnalité.

Un final émouvant met face aux spectateurs, comme devant un tribunal, l'homme vieilli, brisé par le temps et l'époque,  mais encore capable de colère à l'encontre de  son ami qui en se donnant la mort a ajouté un nom de plus aux victimes du régime.
A ses côtés, comme à chaque instant, son épouse Pauline, le tient et le soutient. Christiane Cohendy apporte dynamisme et enthousiasme à ce personnage de maîtresse femme assumant jusqu'au bout ses opinions. 

Aux côtés de Richard Strauss/Michel Aumont, Stefan Zweig/Didier Sandre paraît plus sensible, plus torturé ; bien que mondialement connu et reconnu, il doute en permanence et travaille sans cesse.

Didier Sandre nous offre un Zweig tout en finesse et subtilité, en silences et en intériorité et cela très naturellement. A ses côtés, la jeune Lotte (Stéphanie Pasquet) le suit comme son ombre, jusqu'au renoncement final.

La musique bien sûr est présente tout au long de la pièce, entre chaque tableau. La musique de Strauss en alternance avec la musique des mots et des émotions. Et c'est finalement l'art qui est au centre de tout, la création artistique qui fait écrire à Richard Strauss sous-entendant qu'il n'y a ni religion ni race, qu'il n'existe que deux catégories de gens : ceux qui ont du talent, et ceux qui n'en ont pas. "Mozart composait-il en aryen ?  ".

Et la pièce dont l'atmosphère s'est alourdie au fil des années parcourues dans chacune des séquences s'achève sur un questionnement :  Que doit faire un artiste ? Créer à tout prix ou se dérober ?

 

 

 

 

 

©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe

©BernardRichebe

Merci à Xavier pour ces très belles photos de Bernard Richebe

Voir les commentaires

Ita L. née Golfeld

21 Février 2013, 23:04pm

Publié par Parisianne

Ita L. née Golfeld

Au théâtre du Petit Saint-Martin, à deux pas de la porte du même nom, dans une petite rue loin de l'agitation se niche un théâtre grand comme un mouchoir de poche, un de ces théâtres qui permet au spectateur de se sentir proche des acteurs. Et pour cette magnifique interprétation d'Hélène Vincent, se sentir proche est non seulement important mais nécessaire pour pénétrer la tragédie de la vie mise en scène.

Ita L. née Golfeld a 67 ans. Elle vit seule à Paris, rue du Petit Musc depuis la mort de son mari et le départ de ses enfants. Nous sommes le 12 décembre 1942, trois policiers viennent frapper à sa porte. Elle hésite à ouvrir mais se décide finalement ; peut-être viennent-ils lui donner des nouvelles de Jacques, son fils aîné emmené à Drancy.

Ce ne sont pas des nouvelles de Jacques qu'apportent les policiers mais une convocation à se rendre au commissariat. L'un d'eux, le plus jeune, français en civil, lui demande de préparer sa valise, en cas de besoin. Il lui laisse 1 heure, en lui conseillant fermement de bien mettre à profit cette heure là .

C'est ainsi qu'Ita se retrouve face à son destin et à sa vie, dont elle remonte le cours, depuis sa jeunesse heureuse dans le quartier juif d'Odessa brutalement  interrompue par les persécutions de 1905 et les crimes perpétrés par les " cent-noirs ", ces russes ne reculant devant aucune violence qui contraignent Ita et sa famille à fuir, pour se terminer à Paris, en 1942, dans son petit appartement

Au moment du départ d'Odessa, Ita est enceinte de son premier fils, Salomon son mari décide donc d'arrêter leur fuite en France, au pays des Droits de l'homme. C'est là qu'ils vont construire leur vie, simplement. En 1914, Salomon s'engagera dans la Légion étrangère pour servir ce pays lui ayant offert la paix. Gazé dans les tranchées, il mourra quelques années plus tard, laissant son épouse et ses trois enfants. Malgré la douleur et la pauvreté, la famille vit sereinement. 

Et Ita/Hélène Vincent nous raconte, ses joies, ses peines, ses inquiétudes pour l'avenir. Elle passe du rire aux larmes, nous entraînant dans ses émotions, dans ses interrogations. Pourquoi le crémier sous prétexte de son Etoile jaune refuse-t-il soudain de la servir ? Pourquoi ses voisins, avec qui ils ont été amis, lui demandent-ils de cesser tout rapport ? Pourquoi insistent-ils tant pour qu'elle leur laisse les clés de son appartement maintenant qu'elle est seule et qu'elle pourrait avoir à partir ? 

De grands bonheurs, en grandes déconvenues, de belles joies, en véritables terreurs Hélène Vincent, dans un décor dépouillé, nous fait vivre avec une magnifique sincérité la vie de cette femme et son cheminement pendant l'heure qui lui est laissée pour choisir son destin. Une heure intense comme peut l'être un tel choix : fuir ou rester.

Une heure pour mettre en scène tous les sentiments humains ; une heure pour faire vivre une femme confrontée à toutes les joies et à toutes les peines. Une heure pour une interprétation magistrale d'une grande sensibilité par la bouleversante Hélène Vincent

*****

Eric Zanettacci, auteur de la pièce inspirée d'une histoire vraie a su donner à son texte toute la sincérité qu'il mérite. Pas de grandes phrases, pas de grands mots. Ita est simple, elle s'exprime simplement. Ita est sincère, elle vit sincèrement et nous entraîne dans son émotion.

Une émotion qui nous étreint longtemps après les derniers mots et le triomphe fait à cette grande actrice ; une émotion qui s'est prolongée pour moi quelques instants supplémentaires lorsque je me suis trouvée par hasard à la sortie du théâtre au moment où l'artiste elle-même allait sortir et qu'un couple de personnes pas très jeunes s'est approché. Le monsieur a oté son chapeau, pour dire d'une voix très émue  :

"Madame, c'est toute notre vie, toute notre histoire que vous avez racontée là "

Et les larmes cette fois encore n'étaient pas feintes.

Merci à Xavier pour ces très belles photos de Bernard Richebe.

Quand je vous dis qu'Hélène Vincent est magnifique, jugez plutôt par vous-même !

©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe
©BernardRichebe

©BernardRichebe

Voir les commentaires

Légende d'une vie, Stefan Zweig

17 Février 2013, 16:18pm

Publié par Parisianne

Créé en 1919 à Hambourg, ce texte, présenté sous forme de pièce de théâtre, pourrait davantage tenir de la nouvelle même si la chute n'a rien d'extraordinaire et qu'elle est même un peu décevante dans sa facilité, enfin c'est ainsi que je l'aie perçue.

Karl Amadeus Franck, poète célèbre et adulé est mort depuis 11 ans. Son épouse Léonore et son biographe entretiennent scrupuleusement le mythe de l'homme parfait. Léonore organise une lecture des poèmes de leur fils, Friedrich pour témoigner de la filiation et faire entrer le jeune homme dans le monde, mais ce dernier ne se juge pas digne de son père à qui il ne parvient pas à trouver le moindre défaut alors que lui-même se sent terriblement humain.

"[...] je voulais connaître l'intimité de mon père, découvrir une tache, une tare, un tort dans sa mémoire pour ne pas devoir... devoir... le craindre autant... pour ne pas disparaître ainsi devant lui... pour ne pas l'admirer de façon aussi absolue. Mais non, rien ! Rien ! Rien que du marbre et de la pierre partout, pas une faille ! Jamais rien d'humain ! Toujours dans la perfection, toujours Dieu."

 

L'arrivée imprévue d'une femme va bouleverser le jugement de Friedrich et l'ordre des choses.

" [...] je respire plus librement depuis que je sais qu'il y a un secret ici."

 

Autour de cette découverte du secret de famille, Zweig met en évidence la fausseté d'une situation créé de toute pièce ; un décor, dans lequel la famille s'inscrit en s'évertuant à masquer les défauts du grand homme et maintenir l'illusion de la pérénité alors que tout change.

Léonore en exposant son fils veut rejouer les heures de gloire de feu son mari mais également la richesse des réceptions d'une aristocratie sur le déclin. Par ce biais, Zweig nous offre une critique sociale intéressante.

Les craintes du fils face à la notoriété sans faille de son père sont tout à fait légitimes et la question de la filiation abordée avec délicatesse. Il n'est pas simple d'être "le fils de...".

Quant à l'image que Léonore et le biographe cherchent à préserver en faisant fi de la réalité, elle a un fondement dans le renoncement même de l'auteur de son vivant. Il s'est manifestement laissé statufié, n'assumant pas ses faiblesses. Le poète apparaît alors sous un jour nouveau, bien moins brillant que ce que l'on donne à voir.

Au-delà, se pose la question de la biographie, faut-il dire ou taire certaines choses pour embellir le personnage ?

Le thème du secret est cher à Zweig et une fois encore il analyse avec finesse la complexité des sentiments. 

J'avoue tout de même une légère déception devant l'abnégation de la principale victime (le sacrifice de la passion est aussi un thème récurrent chez Zweig et qui le suivra dans sa propre vie ou plutôt jusque dans la mort). Seul le fils sort grandi de cette plongée dans les tréfonds des sentiments " je l'aime parce qu'il a été petit au milieu de sa grandeur ".

Finalement, n'avons-nous pas ce besoin de reconnaître l'humain chez ceux que nous admirons ? 

Légende d'une vie, Stefan Zweig

Voir les commentaires

Confidences

16 Février 2013, 12:12pm

Publié par Parisianne

Secrets murmurés,

Confidences confiées au vent

Jetées à la mer,

Enlacées par les vagues.

Confidences

Voir les commentaires

Henri IV et son cheval

15 Février 2013, 16:53pm

Publié par Parisianne

Après Ugolin qui dévore ses enfants, Le Horla et sa folie suicidaire ou encore les Cris de 1914 (je vais bien ne vous inquiétez pas), je vous dois bien une petite pause plus légère !

 

Henri IV et son cheval

Alors puisque l'actualité nous parle à nouveau de sa tête, je vous invite moi à voir ce qu'il a dans le ventre ! Même si ce n'est pas du ventre d'Henri IV mais de celui de son cheval,  dont il sera question, vous ne m'en voudrez pas j'espère !

A Paris, la construction du Pont Neuf, dont Henri III avait été le principal instigateur, a été poursuivi par son successeur, Henri IV, le légendaire bon roi Henri dont la statue équestre trône en bonne place sur ce fameux pont. Ce bon roi nous montre aujourd'hui son vrai visage grâce aux découvertes des scientifiques, et aux reconstitutions possibles, reconnaissons que c'est impressionnant.

La statue en place aujourd'hui date de 1818, érigée à la demande de Louis XVIII à l'emplacement de celle détruite par les révolutionnaires.

La première statue avait été commandée par Marie de Médicis à Jean de Bologne, son compatriote qui s'était distingué dans la réalisation des monuments des grands ducs de Toscane. La commande date de 1604. La statue, fondue en Italie, est acheminée par bateau mais elle fait naufrage en Sardaigne. Repêchée, elle n'arrivera à Paris qu'en 1614... Henri IV a été assassiné en 1610.

Initialement, le socle était entouré de quatre captifs de bronze réalisés par Pierre Francqueville et son élève Francesco Bordoni, ils sont aujourd'hui exposés au Louvre. On peut toujours admirer les bas-reliefs sur le socle. 

1792 la Révolution fait rage et détruit sur son passage toutes les statues royales - y compris celles de Notre-Dame qui n'avaient pourtant aucun rapport avec les rois de France.  Henri IV n'échappe pas au massacre, seuls les captifs sont sauvés (libérés en quelque sorte...), il ne reste que des fragments de cette statue exposés au musée Carnavalet.

L'Empire va utiliser le bronze de certaines statues royales pour en fondre de nouvelles à l'effigie de l'empereur mais, retournement de situation, la monarchie reprend le pouvoir et fait fondre les statues de Napoléon 1er pour refaire des statues royales... l'histoire est un éternel recommencement !

1818 une première statue en plâtre est érigée avant l'installation de celle en bronze, si lourde que les chevaux et les boeufs s'y épuisent. On dit que le peuple de Paris, celui-là même qui l'a mise à terre, a retroussé ses manches pour pousser le chariot qui conduira cette oeuvre grandiose jusqu'au Pont Neuf.

" Par mille bras traîné, ce lourd colosse roule… tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire… " (Victor Hugo, odes et ballades, « le rétablissement de la statue de Henri IV », 1819).

Ces retournements de situation présentent un avantage, ils font naître les légendes...

Ainsi, notre statue cacherait en son sein des trésors...

Il est d'usage d'insérer à l'érection d'une statue des "boîtes" contenant le procès verbal de l'événement, la liste des souscripteurs et quelques grandes oeuvres de la personnalité concernée.

Officiellement, il doit donc y avoir quatre boites en cèdre dans le cheval d'Henri IV. Or, il se trouve qu'au moment de la restauration de la statue ce ne sont pas quatre mais sept boites qui ont été trouvées... dont trois dans la tête du cavalier.

Une légende courait que le ciseleur Mesnel, bonapartiste convaincu, choqué de la fonte des effigies de son idole aurait caché une statuette de l'empereur dans la nouvelle statue... mais preuve est faite cette fois que ce n'était qu'une légende.

Le contenu des boîtes :

Boîte 1 : - Récit du transport et de la mise en place de la statue de la Fonderie du Roule au Pont Neuf. Liste des membres du comité sur peau de vélin

- " Archives du Royaume " : ampliation sur parchemin du procès verbal dressé le 23 août 1614 lors de l'inauguration de l'ancienne statue

- Procès verbal de l'inauguration du 25 août 1818 pour l'inauguration de la nouvelle statue en présence de Louis XVIII et de la famille royale

- " Notice des objets renfermés dans le corps de la statue " détaillant le contenu des quatre boîtes

Boîte 2 : " Les économies royales " de Sully, 2 volumes in-folio, édition connue sous le titre de W. Verts, reliées en veau fauve avec dentelle compartimentée aux armes de France par Simier.

Boîte 3 : Un exemplaire de " La Henriade " 2 volumes, peau de vélin, édition de Beaumarchais, reliés par Simier, en maroquin bleu avec dentelle…

Boîte 4 :- Un exemplaire de la " Vie de Henri IV " par Péréfixe, édition Renouard, exemplaire sur vélin papier, reliure en chèvre grain long vert, filet et roulette, dos orné 5 nerfs avec inscription Simier R (relieur)

- 2 rangées superposées de 26 médailles en tout

Inventaire des médailles : Médailles de 18 lignées (taille des médailles), comptabilité des exemplaires en argent et en en bronze : retour de Louis XVIII, entrée du roi dans Paris, charte constitutionnelle, la Légion d'honneur, le 3 mai 1814, les pompes funèbres de Louis XVI, Marie Antoinette, mariage du duc de Berry, portrait de Malherbe,

Médailles de 22 lignées, comptabilité des exemplaires en argent et en bronze : Paix du 12 mai 1814, 20 mai 1815, retour du 8 juillet 1815, 21 janvier 1815, la statue équestre d'Henri IV

Boîte 5 : Boîte cylindrique en plomb à couvercle, à l'intérieur papier collé contre la paroi à la colle

Boîte 6 : Petite boîte cylindrique à couvercle, à l'intérieur papier roulé, peut être sorti mais pas déplié

Boîte 7 : Etui en bois, à l'intérieur, parchemin roulé peut être sorti mais pas déplié.

Cet article que certains d'entre vous avaient peut-être déjà lu m'a conduit à faire de nouvelles recherches. J'espérais savoir enfin ce que contenaient les documents des boîtes 6 et 7, il n'en est malheureusement rien ! Mais réjouissons-nous tout de même de cette découverte annoncée aujourd'hui et dont je parlais en introduction, nous pouvons aujourd'hui mettre un visage sur ce bon roi Henri !

 

Sources : Canal Académie - Jean-Pierre Babelon
ThesauMag.fr et tous les livres qui remplissent ma bibliothèque

Photos maisons comme d'habitude !

 

Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval
Henri IV et son cheval

Voir les commentaires

Amour en cage

14 Février 2013, 08:15am

Publié par Parisianne

Amour en cage

Si je n'ai rien contre les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics comme le chantait si bien Georges Brassens, permettez-moi d'être totalement allergique à la pollution visuelle générée par cette mode des cadenas. Et je crains fort qu'aujourd'hui les ponts de Paris ne voient se multiplier les serments enferrés... Heureusement qu'Apollinaire nous a dit que Sous le Pont Mirabeau coule la Seine, on ne la verra bientôt plus...

 

*********

 

Qui sont donc ces amants qui sur le Pont des Arts emprisonnent leur amour et jettent à l’eau la clé pour, en des serments fous, enfermer leur futur ?

Qui sont ces amoureux aux sentiments si froids qu’il leur faut une grille pour crocheter leurs promesses ?

 

Je nouerais un ruban en guise de « je t’aime » et laisserais au vent le soin de l’emporter.

Partout où tu irais ce vent dans tes cheveux, sur ta joue, à tes lèvres glisserait de ces mots à peine murmurés, espoirs de lendemains, chantres de la liberté.

Il n’est nul besoin d’un de ces cadenas lourds, il suffit d’un regard, d’un sourire échangé pour sceller à jamais le plus doux des instants.

Quand sur le Pont des Arts passent ces amants-là front tourné vers demain, je crois en l’avenir.

Amour en cage

Voir les commentaires

Cris, Laurent Gaudé

13 Février 2013, 16:52pm

Publié par Parisianne

Laurent Gaudé est un auteur que j'aime particulièrement. Avant de vous parler prochainement de son dernier livre, Pour seul cortège, je mets cet article déjà publié en d'autres lieux. 

 

Cris, ce sont des voix qui s'élèvent, des voix qui sortent de la terre meurtrie du front, de cette terre déchirée par la folie des hommes durant la Grande Guerre.

 

Marius, Boris, Ripoll, Jules ou encore le Gazé, le Lieutenant Régnier ou le Médecin, chacun leur tour ces hommes s'expriment dans un monologue intérieur. Ils font entendre leurs cris de désespoir, de douleur, d'attachement à leurs frères, de haine à l'ennemi et à cette boue qui les uns après les autres va les ensevelir.

 

"Une petite armée d'hallucinés qui n'a plus peur et ne sais plus dormir. Et dont les hommes restent, tête droite, regard écarquillé, en plein milieu du front. Nous sommes une armée de sourds éparpillés."

 

Les hommes se soutiennent, se supportent jusqu'au bout, "je suis arrivé au bout. Tout au bout de moi-même" et souffrent de voir souffrir leurs camarades. "Et je me demande bien quel visage à le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts."

 

Chacun parle à la 1ère personne, observe la folie des combats et celle qui s'emparre des plus fragiles "j'avais bien vu qu'il avait son air des mauvais jours. La haine au ventre. Et l'envie de courir tout droit, sans se coucher, sans esquiver, l'envie de ne plus se battre mais d'avancer, injuriant la terre entière."

 

La critique en page 4 dit ceci :

"Dans ce texte incantatoire, l'auteur de la Mort du roi Tsongor et du Soleil des Scorta nous plonge dans l'immédiateté des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissante."

 

Je suis tout à fait de cet avis.

Ces Cris sous la plume de Laurent Gaudé résonnent encore, bien longtemps après avoir fermé ce terrible livre.

Cris, Laurent Gaudé

Voir les commentaires

Le Horla, Maupassant

12 Février 2013, 17:52pm

Publié par Parisianne

Parmi les plus célèbres nouvelles de Maupassant, Le Horla (1887) pénètre le monde du fantastique et de l'interrogation sur le double. Si je me penche aujourd'hui sur ce texte, c'est suite à une lecture par Nicolas Pignon, en présence de l'auteur, d'extraits d'Invisible et de Récit d'un noyé du philosophe Clément Rosset.

 

Je n'ai pu m'empêcher à l'écoute de ces textes de faire un parallèle avec le Horla qui évoque parfaitement le double même si, par rapport à Clément Rosset, il est davantage question chez Maupassant de folie, avec toute la dimension inquiétante que cela peut évoquer, plutôt que de dédoublement de la personnalité ou de "sortie de soi" comme c'est le cas chez C. Rosset. 

 

Une brève évocation des textes de Clément Rosset, sortis aux Editions de Minuit dont je vous livre le résumé sur le site marchand de ces mêmes éditions.

L'invisible, "Réflexions sur la faculté humaine de voir ce qui est invisible, d'entendre ce qui est inaudible, et de réaliser cet exploit, apparemment contradictoire qui consiste à ne penser à rien."

 

Alors forcément, quand je lis dans Maupassant " Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? 

 

Récit d'un noyé, "Pendant que des médecins travaillaient à me maintenir en vie, à la suite d'une noyade qui aurait dû finir fatalement, j'ai vécu, ou rêvé, ou halluciné, des aventures si extraordinaires que l'idée m'est venue d'en rapporter au moins quelques-unes."

Ou encore, "Je suis perdu ! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne ! quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de toutes les choses que j'accomplis. " et plus loin "Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible ? cet inconnaissable, ce rôdeur d'une race surnaturelle ? Donc les Invisibles existent".

 

Alors, je ne peux m'empêcher d'entendre en écho les propres paroles de Clément Rosset qui nous expliquait que pour écrire son Récit d'un noyé, sa main était " guidée " et que jamais il n'avait écrit avec autant de facilité.

Puis quand on trouve dans le Horla, "Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné raisonnant " comment ne pas tendre à voir en Maupassant un philosophe ?

Je vois pour ma part, non pas à proprement parler des similitudes dans ces textes mais une pensée qui, par instants, se rejoint mais je n'irai pas plus avant dans la comparaison n'ayant pas lu l'essai de Monsieur Rosset ni son récit ; je n'en ai entendu que des extraits. Je note cependant qu'ils semblent l'un et l'autre, à première vue, beaucoup moins noirs et angoissants que la nouvelle de Maupassant. 

 

Pour ce qui est du Horla, le parti pris de Maupassant d'utiliser la nouvelle sous forme de journal intime donne, il me semble, une intensité dramatique supplémentaire au récit dont la tension monte au fil des pages.

Le narrateur et cet "invisible" -qui l'occupe et le préoccupe- constituent toute la distribution.

 

Maupassant, auteur réaliste par excellence manifeste ici ouvertement son attirance pour le surnaturel autant que pour la folie. Intéressé  par les études faites sur l'hystérie, il a suivi les cours de Charcot sur le sujet, même s'il marque une certaine réserve. Pour des raisons personnelles (son frère a été interné l'année de la publication du Horla) Maupassant s'intéresse donc à la folie dont il fait un éloge en préface de Madame Hermet : " Les fous m'attirent... Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. [...] Pour eux tout arrive et tout peut arriver... Eux seuls peuvent être heureux sur la terre car, pour eux, la Réalité n'existe plus. J'aime à me pencher sur leur esprit vagabond, comme on se penche sur un gouffre où bouillonne tout au fond un torrent inconnu, qui vient on ne sait d'où et va on ne sait où. "

Nombre de nouvelles de Maupassant mettent donc en scène la folie mais ici, il a souvent été dit que c'était sa propre folie que l'auteur évoquait, celle héréditaire ou encore provoquée par la syphilis, cette folie qui le conduit hors de lui, "hors-là", hors du monde.

Malade ou non, la force de son écriture nous montre cependant une très grande lucidité, n'est-ce pas là l'essentiel à notre plaisir de lecteurs ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Rien de nouveau ; il fait un temps superbe. Je passe mes journées à regarder couler la Seine."

"Rien de nouveau ; il fait un temps superbe. Je passe mes journées à regarder couler la Seine."

Voir les commentaires

Ugolin, chez Rodin

7 Février 2013, 10:46am

Publié par Parisianne

Ugolin, chez Rodin

Hier soir avait lieu la soirée de lecture au Musée Rodin. Au programme ce mois-ci, Ugolin, tyran de Pise.

Ugolin della Gherardesca (1220-1289) est le descendant d'une noble famille lombarde. Militaire et homme politique, il fut l'un des plus cruels tyrans du Moyen Age italien. Il gouverne par la terreur jusqu'à la révolte orchestrée par l'archevêque de la ville Ruggierri Ubaldini. Tombé aux mains de ce dernier, Ugolin est condamné à être enfermé avec ses fils

La légende dit que dernier survivant, Ugolin aurait mangé ses enfants. Ce mythe pourrait avoir été construit sur une mauvaise interprétation de la dernière phrase du récit du tyran dans le chant XXXIII de l'Enfer de Dante.

 

"Quand nous fûmes au quatrième jour,
Gaddo se jeta étendu à mes pieds,

et dit : " Père, ne viens-tu pas à mon secours ? "
Il mourut là, et comme tu me vois,
je les vis tomber tous les trois, un par un,
avant le sixième jour ; et je me mis alors,
déjà aveugle, à me traîner sur chacun d'eux,
les appelant pendant deux jours après leur  mort.
Et puis, ce que la douleur ne put, la faim le put. "

 

C'est précisément ce dernier vers qui fut source de mauvaise interprétation. Une interprétation sans doute influencée par les paroles mêmes des enfants, quelques vers plus haut dans le chant, qui disent à leur père se mordant les mains de rage désespérée :

 

" de douleur je mordis mes deux mains ; 
et eux, pensant que c'était par désir
de manger, se levèrent aussitôt
et dirent : "Père, nous souffririons bien moins
si tu nous mangeais ; tu nous as vêtus
de ces pauvres chairs ; enlève-les nous,
"

 

Il ne faut pas plus de quelques vers pour faire naître un personnage tragique ! Ugolin aura donc trouvé une résonnance dans la littérature mais aussi bien sûr dans la peinture (Goya) et la sculpture (Carpeaux et Rodin).

La magnifique statue d'Ugolin de Carpeaux a influencé Rodin. Ce dernier, avant de faire de son groupe une pièce à part, en fera le pendant des amoureux tragiques Paolo et Francesca (Le Baiser). Ugolin se trouve sur le vantail gauche en regardant la Porte de l'Enfer.

Cette lecture faite par Jean-Claude Dreyfus et Charles Gonzales, nous a donc permis d'évoquer le mythe de l'homme mangeur de ses enfants depuis les Dieux de l'Antiquité, Cronos par exemple, jusqu'aux ogres de nos contes pour les petits.

Un parcours littéraire ouvert sur la lecture d'un extrait de Ugolino d'H. W. von Gerstenberg (1737-1823), parsemmé de l'évocation d'Hérode et Hésiode mais également de Rimbaud ou encore de Jules Laforgue dont le Vaisseau fantôme vous fera penser, bien sûr, à une chanson pour enfants, je vous invite à lire ce texte ci-dessous !

Vous l'aurez compris, une soirée intéressante sur un thème assez noir -et un peu ardu parfois- qui nous aura également permis de faire référence à Freud et à Bruno Bettelheim avec sa célèbre Psychanalyse des contes de fées. 

 

 

Ugolin, chez Rodin

LE VAISSEAU FANTOME

Il était un petit navire

Où Ugolin mena ses fils,

Sous prétexte, le vieux vampire!

De les fair’ voyager gratis.

Au bout le cinq à six semaines,

Les vivres vinrent à manquer,

Il dit:« Vous mettez pas en peine;

«Mes fils n’ m’ont jamais dégoûté ! »

On tira z’à la courte paille,

Formalité! raffinement!

Car cet homme il n’avait d’entrailles

Qu’ pour en calmer les tiraillements,

Et donc, stoïque et légendaire ;

Ugolin mangea ses enfants,

Afin d’ leur conserver un père…

Oh! quand j’y song’, mon cœur se fend !

Si cette histoire vous embête,

C’est que vous êtes un sans-cœur!

Ah! j’ai du cœur par d’ssus la tête,

Oh! rien partout que rir’s moqueurs !…

Jules Laforgue (1860-1887)

 

Voir les commentaires

1 2 > >>