Créé en 1919 à Hambourg, ce texte, présenté sous forme de pièce de théâtre, pourrait davantage tenir de la nouvelle même si la chute n'a rien d'extraordinaire et qu'elle est même un peu décevante dans sa facilité, enfin c'est ainsi que je l'aie perçue.
Karl Amadeus Franck, poète célèbre et adulé est mort depuis 11 ans. Son épouse Léonore et son biographe entretiennent scrupuleusement le mythe de l'homme parfait. Léonore organise une lecture des poèmes de leur fils, Friedrich pour témoigner de la filiation et faire entrer le jeune homme dans le monde, mais ce dernier ne se juge pas digne de son père à qui il ne parvient pas à trouver le moindre défaut alors que lui-même se sent terriblement humain.
"[...] je voulais connaître l'intimité de mon père, découvrir une tache, une tare, un tort dans sa mémoire pour ne pas devoir... devoir... le craindre autant... pour ne pas disparaître ainsi devant lui... pour ne pas l'admirer de façon aussi absolue. Mais non, rien ! Rien ! Rien que du marbre et de la pierre partout, pas une faille ! Jamais rien d'humain ! Toujours dans la perfection, toujours Dieu."
L'arrivée imprévue d'une femme va bouleverser le jugement de Friedrich et l'ordre des choses.
" [...] je respire plus librement depuis que je sais qu'il y a un secret ici."
Autour de cette découverte du secret de famille, Zweig met en évidence la fausseté d'une situation créé de toute pièce ; un décor, dans lequel la famille s'inscrit en s'évertuant à masquer les défauts du grand homme et maintenir l'illusion de la pérénité alors que tout change.
Léonore en exposant son fils veut rejouer les heures de gloire de feu son mari mais également la richesse des réceptions d'une aristocratie sur le déclin. Par ce biais, Zweig nous offre une critique sociale intéressante.
Les craintes du fils face à la notoriété sans faille de son père sont tout à fait légitimes et la question de la filiation abordée avec délicatesse. Il n'est pas simple d'être "le fils de...".
Quant à l'image que Léonore et le biographe cherchent à préserver en faisant fi de la réalité, elle a un fondement dans le renoncement même de l'auteur de son vivant. Il s'est manifestement laissé statufié, n'assumant pas ses faiblesses. Le poète apparaît alors sous un jour nouveau, bien moins brillant que ce que l'on donne à voir.
Au-delà, se pose la question de la biographie, faut-il dire ou taire certaines choses pour embellir le personnage ?
Le thème du secret est cher à Zweig et une fois encore il analyse avec finesse la complexité des sentiments.
J'avoue tout de même une légère déception devant l'abnégation de la principale victime (le sacrifice de la passion est aussi un thème récurrent chez Zweig et qui le suivra dans sa propre vie ou plutôt jusque dans la mort). Seul le fils sort grandi de cette plongée dans les tréfonds des sentiments " je l'aime parce qu'il a été petit au milieu de sa grandeur ".
Finalement, n'avons-nous pas ce besoin de reconnaître l'humain chez ceux que nous admirons ?
