Parmi les plus célèbres nouvelles de Maupassant, Le Horla (1887) pénètre le monde du fantastique et de l'interrogation sur le double. Si je me penche aujourd'hui sur ce texte, c'est suite à une lecture par Nicolas Pignon, en présence de l'auteur, d'extraits d'Invisible et de Récit d'un noyé du philosophe Clément Rosset.
Je n'ai pu m'empêcher à l'écoute de ces textes de faire un parallèle avec le Horla qui évoque parfaitement le double même si, par rapport à Clément Rosset, il est davantage question chez Maupassant de folie, avec toute la dimension inquiétante que cela peut évoquer, plutôt que de dédoublement de la personnalité ou de "sortie de soi" comme c'est le cas chez C. Rosset.
Une brève évocation des textes de Clément Rosset, sortis aux Editions de Minuit dont je vous livre le résumé sur le site marchand de ces mêmes éditions.
L'invisible, "Réflexions sur la faculté humaine de voir ce qui est invisible, d'entendre ce qui est inaudible, et de réaliser cet exploit, apparemment contradictoire qui consiste à ne penser à rien."
Alors forcément, quand je lis dans Maupassant " Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? "
Récit d'un noyé, "Pendant que des médecins travaillaient à me maintenir en vie, à la suite d'une noyade qui aurait dû finir fatalement, j'ai vécu, ou rêvé, ou halluciné, des aventures si extraordinaires que l'idée m'est venue d'en rapporter au moins quelques-unes."
Ou encore, "Je suis perdu ! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne ! quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de toutes les choses que j'accomplis. " et plus loin "Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible ? cet inconnaissable, ce rôdeur d'une race surnaturelle ? Donc les Invisibles existent".
Alors, je ne peux m'empêcher d'entendre en écho les propres paroles de Clément Rosset qui nous expliquait que pour écrire son Récit d'un noyé, sa main était " guidée " et que jamais il n'avait écrit avec autant de facilité.
Puis quand on trouve dans le Horla, "Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné raisonnant " comment ne pas tendre à voir en Maupassant un philosophe ?
Je vois pour ma part, non pas à proprement parler des similitudes dans ces textes mais une pensée qui, par instants, se rejoint mais je n'irai pas plus avant dans la comparaison n'ayant pas lu l'essai de Monsieur Rosset ni son récit ; je n'en ai entendu que des extraits. Je note cependant qu'ils semblent l'un et l'autre, à première vue, beaucoup moins noirs et angoissants que la nouvelle de Maupassant.
Pour ce qui est du Horla, le parti pris de Maupassant d'utiliser la nouvelle sous forme de journal intime donne, il me semble, une intensité dramatique supplémentaire au récit dont la tension monte au fil des pages.
Le narrateur et cet "invisible" -qui l'occupe et le préoccupe- constituent toute la distribution.
Maupassant, auteur réaliste par excellence manifeste ici ouvertement son attirance pour le surnaturel autant que pour la folie. Intéressé par les études faites sur l'hystérie, il a suivi les cours de Charcot sur le sujet, même s'il marque une certaine réserve. Pour des raisons personnelles (son frère a été interné l'année de la publication du Horla) Maupassant s'intéresse donc à la folie dont il fait un éloge en préface de Madame Hermet : " Les fous m'attirent... Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. [...] Pour eux tout arrive et tout peut arriver... Eux seuls peuvent être heureux sur la terre car, pour eux, la Réalité n'existe plus. J'aime à me pencher sur leur esprit vagabond, comme on se penche sur un gouffre où bouillonne tout au fond un torrent inconnu, qui vient on ne sait d'où et va on ne sait où. "
Nombre de nouvelles de Maupassant mettent donc en scène la folie mais ici, il a souvent été dit que c'était sa propre folie que l'auteur évoquait, celle héréditaire ou encore provoquée par la syphilis, cette folie qui le conduit hors de lui, "hors-là", hors du monde.
Malade ou non, la force de son écriture nous montre cependant une très grande lucidité, n'est-ce pas là l'essentiel à notre plaisir de lecteurs ?