L'office des vivants est le premier roman publié par Claudie Gallay en 2001, un texte âpre qui par la noirceur et la violence des sentiments autant que par l'évocation de la nature m'a fait, par moment, penser à Giono dans Colline.
Dès les première lignes, le style de Claudie Gallay, le rythme sec de ses phrases et sa façon de dire les choses nous transportent dans un environnement tragique.
Le Père aurait mieux fait d'aller travailler comme il le faisait les autres étés, partir le matin bien avant le jour, suer sang et eau sur les foins, sur les bêtes et rentrer à la nuit.
Au lieu de cela c'est sur la Mère qu'il est allé suer.
Non ! qu'elle lui a dit, parce qu'elle savait bien que ce n'était pas la bonne lune, mais il l'a coincée quand même et il y est allé sans retenue.
Le Père et la Mère vivent à la ferme, là-haut dans la montagne, avec leurs deux enfants Marc et Simone. La maison la plus proche est habitée par le grand-père et M'mé Coche.
La pauvreté est là mais la famille s'en sort néanmoins. Jusqu'au jour où la troisième grossesse de la Mère les contraint à faire venir Mado, une jeune fille du village qui fait tourner le sang au Père. Il devient fou pour Mado, prenant leurs quelques économies pour lui acheter des foulards. La Mère perd son bébé mais le Père n'a d'yeux que pour Mado qu'il a installée sous leur toit pour mieux se repaître de sa chair.
La Mère a honte. La honte ne se partage pas. C'est quelque chose qu'on a dans le ventre et qui vous brûle tout seul, sans partage.
Le jour où Mado disparaît avec l'argent de la famille, les choses prennent un tour plus dramatique. Ce sera encore pire quand neuf mois plus tard, un paquet sera déposé sur le pas de la porte : " C'est une fille, elle s'appelle Manue ".
Suit alors une longue descente aux enfers, une agonie lente sur fond de misère, de faim, de crasse abjecte et de violence physique et morale.
Le Père contraint sa famille a rejoindre le village où il va chercher du travail et décide d'abandonner la jeune Manue aux grands parents vieillissants qui restent, eux, dans la montagne. Marc qui s'est viscéralement attaché à sa demi sœur se plie sans accepter. Un mal profond le ronge chaque jour davantage et sera plus intense encore lorsque Manue les rejoindra, grandie, belle jeune fille pour qui Marc éprouve un amour sans partage.
Le style rugueux comme la roche de Claudie Gallay convient parfaitement à cette histoire très dure, la violence est présente en permanence et ne nous laisse pas de répit, pourtant au milieu de tant de noirceur, alors que l'on pourrait craindre les pires extrémités, Marc garde son amour pur, jusqu'à la folie peut-être seule façon d'espérer ?
Comme dans les romans qui suivront, Claudie Gallay ne nous donne ici pas de réelles indications de lieu ni d'époque, seuls les enfants ont des prénoms, les autres personnages ne sont nommés que par leur rôle au sein de la famille. Une distanciation qui là encore sert la rudesse du texte. Un livre dur mais qu'on ne lâche pas.
Du doigt, Manue dessine des papillons sur la buée de la vitre. Les papillons emportent le malheur en dehors des maisons. La poudre qu'ils ont sur les ailes, c'est tout le malheur amassé.