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Les musardises de Parisianne

Prenons la clé des champs

28 Juillet 2020, 20:39pm

Publié par Parisianne

Prenons la clé des champs

Nous connaissons tous cette jolie expression qui date du XIVe siècle et signifie "prendre sa liberté", elle est bien sûr tout à fait actuelle dans cette période de départ en vacances.

J'ai pris l'expression à la lettre et suis allée glaner dans les champs ce bouquet de fleurs sauvages, dans lequel vous reconnaîtrez l’achillée, la tanaisie, les centaurées, la luzerne ou encore la scabieuse, l'armoise et quelques autres.

Si à votre tour vous prenez le chemin des vacances, faites attention à vous dans cette période si particulière et qui reste inquiétante.

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Jacques Poulin, La Tournée d'Automne

27 Juillet 2020, 20:21pm

Publié par Parisianne

Jacques Poulin, La Tournée d'Automne

J'ignorais tout de Jacques Poulin avant de lire son nom dans le superbe roman Les Coeurs imparfaits de Gaëlle Pingault dont je vous ai parlé dernièrement.

Jacques Poulin est un romancier québécois, né en 1937 qui a vécu à Paris quelques années avant de rentrer au Québec. Je lisais à son propos sur Wikipédia ceci écrit par Paul-André Bourque dans la revue Lettres Québécoises, et je trouve le propos très juste, même si je n'ai pour le moment lu qu'un seul de ses romans :

" D'un roman à l'autre, ce ne sont pas tellement les péripéties vécues par les personnages qui intéressent le lecteur, mais bien plutôt le voyage intérieur du narrateur, son introspection, sa réflexion sur lui-même et sur la vie, sur son rapport à l'autre, fût-ce l'un ou l'autre des chats qui peuplent cet univers romanesque.  "

C'est vrai que les livres nous protègent, dit-il, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre la vie nous rattrape.

Le Chauffeur est bibliothécaire ambulant, il sillonne la côte entre Québec et la côte nord, avec son bibliobus pour porter et reprendre les livres à un réseau de lecteurs. Il rencontre une troupe d'artistes ambulants français, les aide à transformer un bus scolaire et ensemble ils prennent la route sans se suivre réellement mais en se croisant de village en village. Marie qui accompagne la troupe veille sur chacun des membres et dessine les oiseaux. Entre le Chauffeur et Marie "même taille, même cheveux gris" se tissent des liens d'une grande beauté portés par les livres qui les entourent.

La vie est plus forte que nous, dit Jack. Et puis, on a toute l'éternité pour dormir.

L'histoire est simple mais portée par la poésie des livres et des lieux, ce roman est d'une grande beauté.

Le périple du bibliobus sur la côte, les descriptions des paysages, la rencontre avec les fous de Bassan, l'automne qui s'annonce dans les brumes, les îles qui se dessinent tout concourt à faire de ce livre une douce évasion.

Et moi qui rêve depuis si longtemps de découvrir Terre Neuve et le Québec, j'ai rêvé éveillée !

Un très joli moment de lecture ! 

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Elena Ferrante, La Vie mensongère des adultes

26 Juillet 2020, 19:39pm

Publié par Parisianne

Elena Ferrante, La Vie mensongère des adultes

Tu trouves vraiment que je suis belle ? Attention à ce que tu réponds, mes traits ont déjà changé à cause de mon père et je suis devenue moche, alors ne t'avise pas de jouer à me changer toi aussi en me faisant devenir belle.

Le dernier livre d'Elena Ferrante La Vie mensongère des adultes, me laisse un peu déçue.

J'avais beaucoup aimé L'Amie Prodigieuse, et on retrouve ici cette atmosphère napolitaine entre soleil et noirceur mais le thème de l'adolescente qui se cherche ne m'a pas touchée.

Je reconnais cependant la qualité de l'étude du comportement de l'adolescente, perdue ou provocante, passant du rire aux larmes, et la trame familiale dans laquelle l'histoire se dessine est bien menée. Un bon roman de vacances si le sujet vous intéresse.

Je suis fatiguée d'être exposée aux mots des autres. J'ai besoin de savoir ce que je suis vraiment et quelle personne je veux devenir, aide-moi.

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Félicien Marceau, Creezy - Goncourt 1969

21 Juillet 2020, 17:45pm

Publié par Parisianne

Félicien Marceau est le pseudonyme de Louis Carette, né en Belgique en 1913 et mort à Paris en 2002. 

Rendu impopulaire dans son pays pendant l'occupation allemande en raison de son passage à la Radiodiffusion belge, il fuit en Italie et devient bibliothécaire au Vatican avant de gagner la France en 1948. Il publie alors son premier roman, Chasseneuil (1948) puis Bergères légères (1953), et les Elans du coeur qui obltient le Prix Interallié en 1955. c'est avec Creezy qu'il obtient le Goncourt en 1969.

Auteur d'un essai sur Balzac et son monde et d'un répertoire sur Les personnages de la Comédie Humaine, c'est également un auteur de théâtre.

Naturalisé français en 1959, il entre à l'Académie en 1975. Je vous invite à lire l'accueil d'André Roussin. 

André Roussin chargé d'accueillir Félicien Marceau à l'Académie, évoque ainsi cet épisode :

« Vous aviez le droit d’être heureux et fier. Pourtant des voix s’élevèrent autour de cette élection. En même temps qu’elles une autre voix — de votre pays d’origine — vint à nous, celle du Baron Jaspar qui fut baptisé " Le premier résistant belge ". Au lendemain de votre succès, il vous écrivait : " Les attaques aussi virulentes qu’injustes dont vous êtes l’objet témoignent d’une ignorance involontaire ou non des événements qui se déroulèrent en juin 1940. « Premier résistant belge » (le Baron Jaspar écrit ces mots entre guillemets) c’est en cette qualité que je vous réitère dans cette lettre qui n’a rien de confidentiel mes félicitations et mon amitié."

Dix ans avant que cette lettre vous fût adressée, le Général de Gaulle, alors Président de la République, avait eu à connaître de votre situation civique. Il s’en était ému. Il avait reçu votre dossier et l’ayant examiné avec l’attention que l’on peut supposer, le Premier résistant de France vous avait accordé la nationalité française. C’est ce qui nous vaut de vous recevoir aujourd’hui.

Remercions donc celui qui vous ayant fait français, nous a permis de vous élire. Comment douter qu’il eût approuvé notre choix, puisqu’aussi bien, c’est lui qui vous a entrouvert les portes de notre maison. »

Quand on attend les gens, les choses n'existent pas. On les longe, on les frôle : ils ne sont pas là, ils ne sont pas vraiment là.

Félicien Marceau, Creezy

Félicien Marceau, Creezy - Goncourt 1969

Au milieu de cette ville qui partout porte son image, Creezy est seule.

Creezy est mannequin, lui est député, ils se rencontrent dans un aéroport et nouent une relation passionnée, tourmentée donc. 

Lui a une famille et un emploi du temps rempli. 

Creezy est seule bien que très entourée.

On dirait que nous ne commençons à exister que lorsque nous sommes ensemble ; que, chaque fois, nous surgissons même pas de l'ombre mais d'un univers indéfini, mais de néant, pour nous retrouver sur un ring, sur un podium et moins pour nous aimer que pour nous affronter.

Olivier Boura écrit dans Un siècle de Goncourt : "Creezy est un livre tout entier consacré à une femme. Mais à une femme qui pourrait bien n'être qu'un leurre, un e pure et simple image de la femme."

J'insiste sur le fait que le roman est écrit par un homme qui fait parler un homme. Creezy pourrait ainsi paraître inexistante, ne refléter que l'image que renvoient les affiches sur lesquelles elle est exposée au regard de tous.

De Betty, des enfants, de mon travail, elle ne parle jamais. Ou attend-elle que j'en parle le premier ? Nos rapports, à ce moment-là, ont quelque chose d'inhumain, sans racines, sans terreau, sans hier ni demain, limités à l'instant, limités à cette fièvre sèche qui nous jette l'un vers l'autre.

Pourtant, au fil du texte, pour nous, le corps de Creezy s'efface et c'est sa douleur qui domine.

J'ai trouvé ce roman très moderne, rappelons que nous sommes en 1969, devrais-je dire  : seulement en 1969 ?

Vue par les yeux des hommes, elle n'en prend que plus de profondeur, à moins que ce ne soit mon regard qui ne soit faussé ?

On dirait que c'est de cette inhumanité même que nous avons besoin, qu'elle nous rassure ou qu'elle nous fascine, qu'elle est notre élément ou encore que nous voulons à tout prix retarder ce moment dont nous savons bien pourtant ou dont nous pressentons qu'il arrivera, où tout deviendra plus grave et peut-être douloureux.

Ce roman est assez court, je l'ai trouvé très beau. Je vous invite à le lire, si ce n'est déjà fait. Comme toujours, votre ressenti m'intéresse.

Quelques années plus tard, Pascal Lainé tourne autour d'un sujet similaire, et dans une veine tout aussi tragique avec La Dentellière, Goncourt 1974. J'en parlerai peut-être plus tard, mais lisez-le aussi !

Sur ma table, il y a un magazine. [...] Creezy, en robe du soir, une robe d'un bleu chatoyant, et couverte de bijoux. [...] La photo est de profil. Creezy regarde au loin. Creezy, ma Creezy, ma petite noyée en robe du soir, ma petite noyée couverte de clips et de bracelets, comme des algues, comme des nénuphars, [...] ne sais-tu donc pas que je veille sur toi, même quand je ne suis pas là ? Elle ne le sait pas. Ne te suffit-il pas que, cet après-midi, mon ventre ait été dans ton ventre, ma bouche dans ta bouche

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Dis, dessine-moi un voyage !

19 Juillet 2020, 16:49pm

Publié par Parisianne

Dis, dessine-moi un voyage !

Quand je s’rai grand, je traverserai les océans
Je partirai sur un bateau à voiles multicolores,
Et à l’autre bout de la terre,
J’irai taquiner le soleil et murmurer aux étoiles,
Faire parler les arbres et danser les oiseaux.
Quand je s’rai grand, je traverserai les océans.

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Roger Gouze, Les Bêtes à Goncourt, un demi-siècle de batailles littéraires

14 Juillet 2020, 18:58pm

Publié par Parisianne

Roger Gouze, Les Bêtes à Goncourt, un demi-siècle de batailles littéraires

Vous avez, dans mes divers commentaires sur les prix Goncourt, pu voir certaines citations d'ouvrages de référence sur le sujet.

Je m'amuse en effet, à lire également les critiques qui ont pu être diffusées au fil des années puisque vous savez comme moi qu'un prix ne manque jamais ni de défenseurs ni surtout de détracteurs.

Trouvé grâce à un bouquiniste de la Rive Droite, à Paris, cette étude des prix par Roger Gouze est non seulement intéressante mais drôle. Roger Gouze se place plutôt dans le camp des détracteurs de tous les prix, il dénonce les petits arrangements entre amis, éditeurs, ou autres journalistes mais son livre est étayé de nombreuses citations qui en font une véritable mine d'informations, charge à moi de creuser celles qui m'intéressent.

Pour vous donner le ton, je vous citerai une des dernières phrases du livre qui résume parfaitement l'esprit de l'auteur, avant de vous dire deux mots à son sujet.

Avec un livre qu'on découvre soi-même, on fait un mariage d'amour. Lire des prix littéraires, c'est se marier par agence matrimoniale.

Roger Gouze (1912-2005) licencié en philosophie, ancien élève d'Alain, a enseigné au Brésil avant de devenir Inspecteur général de l'Alliance française.

Ecrivain, professeur, journaliste, homme de théâtre, il a publié plusieurs romans.

 

Pour garder un recul suffisant et éviter les incertitudes de l'actualité [...], je propose de nous en tenir à la période 1903-1945. La leçon des quarante-deux premières années a peu de chances de se trouver démentie par les vingt-cinq suivantes.

C'est au cours d'une discussion littéraire entre amis (dont un récent primé) que la décision de se pencher sur les prix, et en particulier sur le Goncourt "le prix le plus prestigieux, celui qui les a presque tous engendrés" que Roger Gouze se lance dans cette étude destinée d'abord à la radio : "de 1968 à 1970 les "Ephémérides des Prix littéraires" aux Matinées de France-Culture."

Les textes conçus pour être entendus ont été adaptés à la lecture plus tardivement. Nous retrouvons ce principe avec Pierre Assouline et son livre Du côté de chez Drouant que vous pouvez écouter en podcast sur France-Culture, l'auteur lit lui-même son livre. 

On est en droit de se demander pourquoi, dès le premier vote, les Goncourt ne désignent ni le meilleur livre de l'année, ni l'écrivain le plus jeune, trahissant d'emblée les clauses et les conseils du testament. [...] C'est la première "affaire" de l'académie Goncourt, qui en connaîtra d'autres...

Effectivement, si on suit le raisonnement de Roger Gouze, chaque année à son "affaire" puisque rares sont les lauréats à trouver grâce à ses yeux. Il ne s'agit bientôt plus essentiellement que du Goncourt, le Femina, le Renaudot, le prix Interallié, même le prix des Deux-Magots, tous sont sujet à critiques.

Ce qui est intéressant, au-delà d'un certain parti pris, ce sont, comme je l'ai déjà évoqué, les nombreuses citations de documents d'époque, ainsi que les témoignages des uns et des autres. 

Un autre point m'a grandement intéressé, pour la période qui occupe Roger Gouze, je vous rappelle que par diplomatie il arrête son étude à 1945, il a étayé son propos en citant les romans mis en concurrence avec le Goncourt et qui auraient, selon lui, mérité d'être primés.

Bien sûr, si l'on prend les plus connus, Elder face à Alain-Fournier en 1913, ou Céline face à Mazeline en 1932, on ne peut que se ranger à son avis, l'auteur malgré ses lauriers n'en est pas moins tombé dans l'oubli ! 

Certains mériteraient aujourd'hui d'être relus pour leurs seules qualités d'écriture.

Un point qui occupe grandement Roger Gouze dans cet ouvrage concerne les petits arrangements - voire dérangements - entre amis - ennemis. Des accords avec des éditeurs, aux accords entre membres des différents jurys des nombreux prix apparus au cours du siècle, chacun y va de son argumentation, et nous savons tous qu'aujourd'hui encore les suspicions sont nombreuses. Je terminerai par ce mot de Dorgelès que j'ai trouvé très drôle, on connaît les facéties du personnage : 

Les membres de l'académie Goncourt doivent passer six mois de l'année à lire des romans pour décerner leur prix. Je voudrais bien qu'ils ne fussent pas obligés de perdre les six autres à expliquer leur vote comme les députés lorsque le ministère est en danger.

Roland Dorgelès L'Intransigeant, 193

Quand on sait la querelle qui opposa Dorgelès à Proust pour le Goncourt 1919, et par leur intermédiaire la querelle entre Gallimard et Albin Michel, on ne peut que s'amuser de cette sortie en 1933, année qui verra la consécration de Malraux avec La Condition humaine !

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A défaut de feu d’artifice, éclat du jardin

14 Juillet 2020, 09:08am

Publié par Parisianne

A défaut de feu d’artifice, éclat du jardin

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Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

9 Juillet 2020, 18:59pm

Publié par Parisianne

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

Là, devant les tasse fumantes, l'homme parle. Sa parole ne répond pas à son allure méthodique, à ses manières méticuleuses. Il cherche les mots avec maladresse, trébuche, bafouille un peu. Je commence par me désintéresser de ce qu'il dit, puis peu à peu le sens m'en apparaît. Les mots se rejoignent à travers l'espace qu'il ménage entre eux et qui n'était qu'un piège où les idées, les images se retrouvent captifs, pris dans un filet.

Peut-être connaissez-vous Anna Langfus (1920-1966), pour moi c'est une découverte assortie d'un très beau moment de lecture.

Vous voyez qu'elle est morte prématurément, le nombre de ses ouvrages est donc malheureusement limité. 

Née en Pologne, Anna Langfus fuit pour rejoindre la France en 1946. Son premier roman Le Sel et le Soufre obtient le Prix Charles Veillon en 1960, il n'y a alors que dix ans qu'elle écrit en français directement.
 

Il m'appelle au secours du monde de son enfance qui s'écroule. Mais je ne peux plus rien pour lui.

Auteur de quelques pièces de théâtre et trois romans, Anna Langfus est aujourd'hui oubliée du plus grand nombre. Je n'en avais moi-même jamais entendu parler avant de m'intéresser aux Prix Goncourt.

Le thème de son oeuvre elle le puise dans le traumatisme de sa vie. Née dans une famille juive aisée, elle connaîtra les camps de Lublin et de Varsovie, la torture et verra mourir les siens. Rescapée de la Shoah, elle choisit la littérature pour dire l'horreur :

Pour traduire par des mots l’horreur de la condition juive durant la guerre, il me fallait faire œuvre de littérature. Le pas a été difficile à franchir.

La Fondation pour la Mémoire de la Shoah lui a consacré une exposition en 2014. Vous pouvez suivre le lien pour lire le court article qui est en ligne.

Anna Langfus obtient le prix Goncourt en 1962 avec Les Bagages de sable, édité chez Gallimard. Je vous ai mis la page 4 de couverture en dernière photo, mais ne vous laissez pas influencer par la noirceur du résumé. La beauté de l'écriture et l'art employé pour traiter le sujet offrent une lecture pleine d'émotion.

Rien n'est plus trompeur que l'indifférence des choses, que l'innocence d'un paysage, et les fantômes ont vite fait dans l'air de se former.

Comme je vous l'ai dit, je ne connaissais rien d'Anna Langfus, et lorsque j'ai eu la chance de dénicher cet ouvrage chez un bouquiniste, je n'ai eu de cesse de terminer celui que j'avais en cours - et dont je vous parlerai plus tard puisqu'il s'agit également d'un Goncourt d'un auteur plus connu - pour lire celui-ci.

C'est le titre qui m'a attirée au premier abord. Il faut bien se laisser porter un peu par ses envies, et vous aurez compris que je ne lis pas les Goncourt dans l'ordre chronologique.

Le titre est tiré d'un poème d'André Breton, La mort rose extrait du recueil Le Revolver à cheveux blanc, 1932 dont deux vers sont également mis en épigraphe :

Tu arriveras seule sur cette plage perdue
Où une étoile descendra sur tes bagages de sable.

Un jour, peut-être, n'aurais-je plus à me dérober, un jour je deviendrai peut-être semblable à un galet lisse et froid, oublié sur une plage, ayant enfin trouvé la forme parfaite pour échapper au temps.

Maria est une jeune femme perdue dans sa propre vie d'un après-guerre récent. Pendant l'été, seule à Paris, elle a pour principale occupation de suivre, sans raison, les gens qu'elle rencontre avant de regagner sa mansarde habitée par ses fantômes, exterminés pendant la guerre. Une rencontre dans un parc la conduit à suivre un vieux monsieur qui l'emmènera en villégiature dans le Midi.

Là, elle comprendra vite que les attentes de celui qu'elle aurait pu considérer comme un ami, et que ceux qui les croisent pensent être son père, sont d'un autre ordre. Elle s'applique donc à le fuir par tous les moyens. Elle se lie d'amitié avec un groupe d'enfants auprès desquels elle semble retrouver un semblant de vie sans parvenir à renouer avec la légèreté de la jeunesse. Mais un drame survient à nouveau, et Maria cède aux avances "du vieux monsieur".

Une histoire qui n'aurait jamais dû commencer et qui n'aura pas de fin véritable, interrompue par l'arrivée de l'épouse.

 

Debout près de la porte, je suis devenue transparente comme, dans les contes de fée, lorsqu'on met à son doigt l'anneau magique. Mais un regard du vieil homme suffit à me rendre insupportablement présente ici. [...] Et maintenant vous avez honte. Mais ne vous ai-je pas suivi, moi, par peur et par faiblesse ? Pour vous montrer, en fin de compte, que toute fuite est impossible. Vous avez fui devant la peur de mourir et je vous ai rendu la mort plus présente que jamais.

Le sujet est pesant, c'est vrai et, en filigrane, les drames de la guerre, de la déportation, de la torture sont bien là. Mais c'est si habilement traité, avec tant de finesse que jamais il n'y a de véritable évocation. On nous laisse deviner plutôt qu'on ne nous dit.

Les fantômes se mêlent à la vie courante, la tragédie n'est jamais loin et le bagage trop lourd et insaisissable pour permettre de le jeter au loin et vivre.

L'écriture est belle, on se laisse porter avec une très grande émotion. Je trouverai les autres romans d'Anna Langfus tant celui-ci m'a touchée. C'est un roman que je vous invite à lire si ce n'est déjà fait, et si par bonheur vous l'aviez déjà lu, dites-nous en commentaire quel a été votre ressenti.

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

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Carte postale : bonjour Paris

7 Juillet 2020, 15:34pm

Publié par Parisianne

Carte postale : bonjour Paris

Panorama citadin depuis le Musée d’Orsay.

La ville ne connaît pas encore son frémissement habituel mais elle revient doucement à la vie sous un ciel d’été.

C’est le moment de venir dans les musées, ce n’est pas la bousculade ! Alors n’hésitez pas, les œuvres se languissent de vous et n’attendent qu’une chose : s’exposer aux regards admiratifs !

Amitiés ParisiAnne 

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André Pieyre de Mandiargues, La Marge - Goncourt 1967

1 Juillet 2020, 17:27pm

Publié par Parisianne

Une belle une bonne journée s’achève
Une journée descend vers la nuit
Comme un vieillard blanc qui a peur
Et de l’autre côté des eaux douces
Par-dessus les tours brunes de Chillon
Maintenant fleurissent les montagnes roses
En ventres en seins en chairs arrondies
Pincées d’un dernier soleil fragile.

Extrait de L'Age de la craie, Mélancolie 1961

André Pieyre de Mandiargues, né en 1909 et mort en 1991 à Paris, est un poète, romancier et dramaturge. Il est proche des surréalistes sans pour autant faire partie du groupe, c'est un homme moderne qui vit avec son époque "tout en étant imprégné de l'érotisme du XVIIIe siècle et du romantisme fantastique allemand", peut-on lire dans Goncourt, cent ans de littérature sous la direction de Dominique-Antoine Grisoni.

Vous trouverez au long de cet article son poème Mélancolie.

Les lions les glaives les vierges drapées
D’un petit ciel bas de printemps
Brillent au froid repos vermeil du lac
A peine ému par un soupçon de bise
Qui hâte aussi le plaisant roulis des femmes
Ombrelles déjà voiles peints écharpes claires
Souliers de toile et bavardages légers
Entre les peupliers siffleurs de la berge.

Mélancolie 1961

Dès 1934, il publie ses premiers poème, l'Age de la craie, qui sera suivi de plusieurs autres, notamment des poèmes en prose réunis dans un recueil Dans les années sordides.

Il alterne poèmes, récits, romans et pièces de théâtre ainsi que des traductions et des essais sur l'art.

Son roman La Motocyclette rencontrera un certain succès mais c'est avec La Marge qu'il obtiendra en 1967 le prix Goncourt.

J'ai la chance d'avoir La Marge dans ma petite collection grâce à eMmA que je remercie.

Alors la pâle mélancolie
Chienne aveugle errant aux catacombes
Ouvre sur toi son œil de chaux éteinte
La mélancolie aux bras de plomb fondu
Au sein de plumes et d’écailles caduques
Jette son flot dans l’antre de ton crâne vide
Qu’elle emplit comme un grand navire de fer
Sombrant au terme d’un trop sûr voyage.

Mélancolie 1961

André Pieyre de Mandiargues, La Marge - Goncourt 1967

Le 17 juin 1967, les lecteurs de la Gazette de Lausanne peuvent lire sous la plume de Henri-Charles Tauxe 

"Lire un texte de Mandiargues est un plaisir peu commun, comme ouvrir un fruit rare à la saveur déroutante et riche. [...] Une écriture se développe; ample et rigoureuse, prodigue et tenue, d'un classicisme où souffle continuellement un vent de surréalisme."

Pourtant, en novembre 1967, alors que Roland Dorgelès est président du jury, à la proclamation du prix, Hervé Bazin, qui siège au 9e couvert, n'hésite pas à faire polémique : "Nous venons de couronner un écrivain, déjà célèbre, pour le plus faible de ses livres".

Le plus simple est donc de se faire un avis soi-même ! Je n'ai malheureusement encore rien lu d'autre que La Marge, je m'y emploierai dès que possible.

Toutefois, pour celui-là, je vous disais en évoquant Force ennemie, que la lecture m'avait semblé difficile.

Quand de nouveau il se regarde dans le miroir, il n'a pas de peine à se reconnaître, malgré sa défiance, et même il se trouverait rajeuni par rapport à la précédente image. Depuis vingt-quatre heures, environ, qu'il est arrivé à Barcelone, il a parcouru pourtant un incalculable chemin sur l'espace où sa vie a licence de se déployer et de s'exercer, quoiqu'il se soit mis en sécurité provisoire dans une transparente bulle et qu'il ait posé une transparente tour sur la lettre où le sort de tout ce qu'il aime est écrit.

Sigismond se rend à Barcelone pour raisons professionnelles, laissant derrière lui son épouse et leur fils. Il y a une forme de tension dans ce départ et le narrateur ne cesse de réclamer en pensée une lettre de son épouse qui le rappellerait à elle, lui donnerait des nouvelles de leur univers.

Un courrier l'attend effectivement à Barcelone, non pas de la main de Sergine sa jeune épouse mais de Féline, la bonne d'enfant. Surpris, à l'ouverture de la lettre, par un instinct inexplicable, Sigismond ne commence pas par le début et lit "Elle a couru à la tour des vents. Elle a monté la spirale. Elle s'est jetée du haut. Elle a expiré tout de suite."

Sa lecture s'arrêtera là, et le roman démarrera comme une errance qui conduira le malheureux dans les bas-fonds de Barcelone.

Jusqu'où ne s'est-il égaré dans la grande ville que le soleil partage entre l'ombre et la plus intolérable blancheur pendant le jour, tandis que la nuit l'éclaire de lumières rouges pour la pauvre comédie jouée en tous lieux par les putes aux beaux yeux peintes et par les marins du mystérieux Altaïr ? Jusqu'où ne va-t-il pas s'égarer encore dans cette ville où il voit comme une figure immense qui serait celle de son père, le pédé Gédéon ?

Voilà Sigismond propulsé dans un drame intérieur, en marge de sa vie. De quartiers sombres en bars interlopes, il fréquente les putains et se laisse glisser dans une nuit hallucinée, n'osant lorsqu'il regagne son hôtel, reprendre la lecture de la lettre tragique pour en connaître toute la sordide teneur. Il laisse cette dernière posée sur une table, couverte d'une tour de verre qui semble la protéger comme une bulle qui la recouvrirait tout entière.

Le texte est violent, cru parfois, mais l'écriture n'en est pas moins élégante, ce qui rend le texte âpre, c'est surtout le sujet. L'errance de Sigismond est pesante, la chute n'en sera que plus brutale.

Crevée donc est la bulle ; explosée. De la paroi qui fut solide, élastique et douce, aucun lambeau ne demeure, et la chambre d'hôtel ouverte à tous les vents de particules et à toutes les tempêtes magnétiques ruées dans le glacial espace où les astres sévissent. Altaïr ! L'hôtel Tibidabo a rejoint le point d'origine des inquiétants émissaires qui se sont multipliés en tous lieux de la ville. Sigismond plane avec lui dans un malheur cosmique. Il ne ressent aucun étonnement, à la réflexion, car il sait sans avoir une connaissance exacte des faits il avait appréhendé le malheur dans sa totalité irrémédiable, et il se trouve grand d'avoir été capable de le placer pendant deux jours sur une voie de garage avant qu'il fît irruption dans sa conscience à l'heure de son choix.

Voilà encore un Goncourt qui ne fera pas l'unanimité bien que n'ayant pas eu de concurrents sérieux cette année là. Elise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli, qui avait retenu l'attention de quelques jurés est laissé au Femina. Mais oui, il y a certains accords entre les différents prix !

Faut-il ou non lire La Marge ? uniquement si vous avez un moral de fer ! 

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