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Les musardises de Parisianne

La grâce des brigands, Véronique Ovaldé

26 Mars 2014, 18:31pm

Publié par Parisianne

Ce n'est pas le premier livre de Véronique Ovaldé que je présente ici puisqu'il y a quelques temps j'avais parlé de La salle de bain du Titanic, mais je me surprends moi-même de n'avoir jamais parlé ni Des vies d'oiseaux, ni de Ce que je sais de Vera Candida. Vous me pardonnerez cette carence mais comprendrez par là que je suis assez familière de cette auteure à l'écriture aussi envoûtante que déstabilisante.

****

Contrairement à nombre de ses romans, Véronique Ovaldé dans La grâce des brigands, cite explicitement les lieux ; l'auteur nous emmène ici de la froide Lapérouse dans le grand nord Canadien à la bouillonnante cité des anges, Los Angeles, deux cités pour deux vies.

Maria Cristina a 17 ans lorsqu'elle quitte sa famille pour intégrer l'Université de Los Angeles. Ce n'est pas un départ pour faire des études, c'est une fuite, une façon d'échapper à une famille désunie, à une mère bigote au bord de la folie, un père résigné et surtout, un moyen de fuir la culpabilité ; Maria Cristina porte la responsabilité de la chute de sa soeur qui fait basculer cette dernière dans "l'impossibilité de dépasser l'âge mental d'une adolescente".

Ce n'était pourtant qu'un accident, "Et ce ne fut sans doute que cela : un jour de printemps ; un jour de congé ; une excursion en forêt de Chamawak ; de la terre meuble à cause des pluies d'avril ; des pierres qui roulent ; une fille qui crie, qui dégringole et qui se tait ; une autre fille pétrifiée.
Meena avait fini sa chute la tête posée sur un gros rocher de granit au milieu de la neige qui fondait dans un joli bruit de gouttière percée. On aurait cru qu'elle se prélassait là afin de profiter des petites taches de soleil qui traversaient les feuillages.
"
L'atmosphère familiale déjà pesante devient plus lourde encore.

"Maria Cristina avait compris que le plus simple, et la garantie de sa survie (elle n'y allait pas de main morte avec la grandiloquence) en un terrain aussi hostile que sa famille, serait de plaire à chacun. Mais le système ne fonctionnait jamais avec sa soeur qui l'asticotait et lui répétait sans cesse, Je sais tout de toi, je suis la seule à tout savoir de toi. (...)

C'était une famille où la méfiance était de mise.

Pourtant, quand après des années sans nouvelles, Maria Cristina reçoit un appel téléphonique de sa mère lui demandant de venir chercher Peeleete, le fils de sa soeur, celle qui est devenue un écrivain à succès s'empresse de prendre la route. "Alors, il est bien évident que ce n'est pas pour répondre à l'appel de sa mère que Maria Cristina s'est rendue en juin 1989 à Lapérouse mais bien plutôt à cause de l'attachement qu'elle avait envers sa soeur, un attachement silencieux, entravé, vrillé, mais assez fort pour qu'il pût lui faire quitter son refuge californien et aller à la rencontre du petit Peeleete."

A l'instant ou Maria Cristina a décidé de partir, la trame de ses années d'errance se déroule par la voix d'un narrateur inconnu qui dès la première phrase nous indique que l'histoire est passée "Maria Cristina Väätonen, la vilaine soeur, adorait habiter à Santa Monica.". On ignore qui parle, un journaliste qui retrace le parcours de l'écrivain, l'auteur omniscient, Peeleete devenu adulte ? Impossible de savoir. Mais le parcours de la jeune femme se dessine pour nous, de son enfance -où seuls les livres sont un refuge grâce à la complicité de son père (imprimeur illétré)- à la publication de son premier livre autobiographique, La Vilaine soeur, dans lequel elle raconte sa famille et sa culpabilité. Maria Cristina devient la colocataire d'une fille mère déséquilibrée, la secrétaire et amante d'un écrivain en attente du Nobel qui monnaiera pour son propre compte l'édition du roman inattendu de cette très jeune femme puis la compagne improbable d'un chauffeur de taxi. 

Hésitant entre humour et gravité, ce roman est un roman de la solitude, les personnages même réunis paraissent terriblement seuls et livrés à leurs démons (une enfance malheureuse, un sentiment de culpabilité, l'attente du succès). 

On retrouve dans ce dernier roman des thèmes chers à Véronique Ovaldé, la solitude et la fuite mais aussi les rapports douloureux à la mère, le viol et dans une certaine mesure des rapports difficiles aux hommes. Je reconnais avoir eu parfois un sentiment de "déjà lu" mais cela n'a en rien nuit à ma lecture. Le style très particulier de l'auteure rend ses romans envoûtants, on se laisse prendre par ses très longues phrases dans lesquelles le discours direct se mêle à la narration. 

***

 

Véronique Ovaldé, La grâce des brigands, Editions de l'Olivier

La grâce des brigands, Véronique Ovaldé

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Bavardage au bord des mots...

25 Mars 2014, 12:11pm

Publié par Parisianne

Bavardage au bord des mots...

Un traversier est un petit navire destiné à relier deux points proches, mais Le Traversier qui nous occupe aujourd'hui n'offre pas une simple traversée, plutôt un voyage, un voyage immobile, un voyage en mots. 

***

Le Traversier est une revue littéraire à parution trimestrielle animée par une équipe désireuse de promouvoir l'écriture. Si je vous parle de cette revue aujourd'hui, c'est non seulement parce que j'ai la chance d'y avoir embarqué mais surtout parce que ma motivation est née de la très belle idée de concours  "A haute voixqu'ils ont proposé l'an dernier.

Il s'agissait d'écrire un texte court destiné à être lu à voix haute dans une maison de retraite ou une association pour malvoyants. A un moment où je découvrais moi-même le partage de la lecture par la voix, je ne pouvais rester indifférente. L'originalité de ce concours, dont le thème était libre, a séduit 64 participants, vous pouvez lire les textes lauréats en suivant le lien ci-dessus. Ils ont certainement été écrits pour l'écoute mais ont, là c'est une certitude, été choisis à l'écoute par des non-voyants.

A l'issue de ce concours, j'étais sur le quai, j'ai donc décidé de monter à bord pour expérimenter ce genre de traversée, et me forcer à écrire un peu. Si le concours n'a pas de thème, la publication, elle, en a un. La jalousie devait cette fois s'immiscer au sein de l'équipage. Heureusement, personne ne s'est retrouvé poussé à l'eau malgré un crime passionnel, une rivalité toute féminine et d'autres sentiments extrêmes, violents, à commencer par ceux évoqués dans l'édito. 

Alors voilà, j'ai embarqué pour ce voyage au long cours, de ces périples qui vous entraînent au-delà de vos horizons connus pour répondre à l'appel des mots et se laisser porter par ceux des autres. Bien au-delà du plaisir de voir son texte retenu, c'est là que se trouve tout l'intérêt d'une revue littéraire, dans la découverte d'univers, de styles différents dans des textes de format court.

Le Traversier accueille à son bord prosateurs et poètes, tous amoureux des mots et désireux de les partager. Alors, si le coeur vous en dit, embarquez vous aussi, et évadez-vous !

Vous trouverez toutes les informations sur le site et si vous avez des questions, une adresse mail est à votre disposition dans la rubrique "qui sommes-nous".

Bon voyage !

 

 

Bavardage au bord des mots...

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Réparer les vivants, Maylis de Kerangal

7 Mars 2014, 22:21pm

Publié par Parisianne

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal

Voilà bien un livre que je n'aurais jamais eu l'idée d'ouvrir s'il n'avait été l'objet d'une lecture à Textes et Voix. Pourquoi ? me demanderez-vous.  Tout simplement parce que je ne suis pas très à l'aise avec tout ce qui a trait à la médecine. Et pourquoi ai-je tout de même pris la décision de lire ce roman ? ajouterez-vous à juste raison. Ma foi, pour me tester peut-être ! Je l'ai même lu en très grande partie avant la soirée de lecture, pour être certaine que je serais capable de l'écouter. C'est un peu compliqué, je vous l'accorde ! 

Une chose est sûre, c'est que Maylis de Kerangal a magistralement traité son sujet en le rendant accessible à tous grâce simplement au regard posé sur l'humain.

Et puisque je vous disais que j'avais eu la chance "d'entendre" ce livre lu par Marianne Denicourt, il me faut tout de même vous préciser que la lecture a été très belle, même si j'ai été un peu déstabilisée au démarrage par le style que je serai tentée de qualifier de monocorde de la lectrice, mais c'est certainement lié à ma propre lecture de l'ouvrage. Le professeur Carpentier a ouvert la soirée, je n'ai appris qu'après le décès du patient greffé avec le premier coeur artificiel, Maylis de Kerangal s'est exprimée longuement ensuite avec toute la simplicité et la sensibilité qui sont les siennes. Un beau moment de partage et beaucoup d'émotions, croyez-moi. 

Mais revenons au livre.

*****

L'histoire est simple, Simon Limbres, 20 ans, part surfer avec une bande de copain par un froid petit matin d'hiver. Non loin du Havre, dans une région peu connue pour son activité de surf, les trois jeunes gens guettent l'annonce de la moindre vague et sont prêts à tout pour ne pas en laisser passer une.

" Il prend ce premier ride en poussant un cri, et pour un laps de temps touche un état de grâce - c'est le vertige horizontal, il est au ras du monde, et comme procédant de lui, agrégé à son flux -, l'espace l'envahit, l'écrase tout autant qu'il le libère, sature ses fibres musculaires, ses bronches, oxygène son sang..."

Gelés, lessivés mais pleinement heureux, les garçons regagnent leur van et reprennent la route. L'effet de la fatigue, de la chaleur a-t-il plongé le chauffeur dans un état de somnolence, c'est probable. Le petit camion heurte violemment un poteau. Le conducteur et le passager sont attachés, au milieu, Simon sans ceinture est projeté contre le pare-brise. 

Transportés aux urgences du Havre, le jeune homme ne s'en sortira pas.

Et c'est là que commence réellement le livre. Alors que la vie d'une famille bascule dans le drame, l'effervescence gagne le service de Réanimation. Simon a vingt ans, il est en état de mort cérébrale mais ses organes fonctionnent et peuvent sauver d'autres vies.

Maylis de Kerangal installe alors son roman dans le temps, un temps compté, un temps précipité mais un temps essentiellement basé sur l'humain. Chaque minute est importante pour les médecins. Les machines ne peuvent pas maintenir les organes indéfiniment. Mais le temps accordé aux parents de Simon est le plus important, et semble parfois se figer malgré l'urgence. 

" Il y a là un homme et une femme pris dans une onde de choc, à la fois projetés hors sol et renversés dans une temporalité disloquée - une continuité que brisait la mort de Simon mais une continuité qui, comme un canard sans tête courant dans une cour de ferme, continuait, une dinguerie -, une temporalité dont la douleur tissait la matière, un homme et une femme concentrant sur leurs deux têtes la pleine tragédie du monde, et il y a ce jeune homme en blouse blanche, engagé et précautionneux, préparé à mener l'entretien sans brûler les étapes, mais qui a déclenché un compte à rebours dans un coin de son cerveau, conscient qu'un corps en état de mort encéphalique se dégrade, et qu'il faut faire vite - pris dans cette torsion. "

Malgré l'urgence de la situation, les médecins qui entourent les parents anéantis sont d'une très grande attention, d'une grande vigilance, chaque chose est dite avec beaucoup de tact.

" Nous sommes dans un contexte où il serait possible d'envisager que Simon fasse don de ses organes. " La phrase peut tomber comme un deuxième couperet, elle n'en reste pas moins prononcée avec beaucoup de délicatesse et la suite interroge les parents non pas sur ce qu'ils feraient mais sur ce qu'aurait fait Simon, même si à 20 ans on n'envisage pas vraiment ce genre de situation.

Sean et Marianne sont brisés, révoltés, ils n'en prennent pas moins le temps de réfléchir autant que la situation le leur permet. 

"... on sait tout ça, les greffes sauvent des gens, la mort de l'un peut accorder la vie à un autre, mais nous, c'est Simon, c'est notre fils, est-ce que vous comprenez ça ? Je comprends. "

Et malgré l'urgence, on leur laisse le temps.

" Il est donneur. "

La course démarre. Si les parents s'interrogent toujours, le processus est lancé. Le corps de Simon sera utile à d'autres vies en suspend. Leurs vies sont broyées, d'autres retrouvent un espoir. " On a un coeur. Un coeur compatible. Une équipe part immédiatement prélever. Venez maintenant. La transplantation aura lieu cette nuit. "

Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté. "

Alors que Marianne est pleine de ces questionnements, Claire respire difficilement et s'interroge aussi.

"Elle n'a pas peur de l'intervention. Ce n'est pas cela. Ce qui la tourmente, c'est l'idée de ce nouveau coeur, et que quelqu'un soit mort aujourd'hui pour que tout cela ait lieu, et qu'il puisse l'envahir et la transformer, la convertir - histoires de greffes, de boutures, faune et flore. (...) Surtout, elle ne pourra jamais dire merci, c'est là toute l'histoire. C'est techniquement impossible, merci, ce mot radieux chuterait dans le vide. "

Et le coeur de Simon battra dans celui de Claire. Grâce à l'acharnement, la volonté, la réactivité, l'habileté et le dévouement de médecins, la greffe se fait. L'histoire n'ira pas au-delà, ce n'est pas nécessaire. L'essentiel a été dit. Pourtant, bien au-delà de l'histoire elle-même, c'est à une véritable étude de caractères que Maylis de Kerangal nous invite. Nous avons bien entendu les parents, les infirmières, les médecins, tous dans leur rôle, mais surtout, tous humains avec leurs vies, leurs peurs, leurs ambitions ou leurs doutes. Et ce sont ces humains qui construisent la vie qui se retrouve dans un coeur, un coeur qui bat bien au-delà de son mécanisme, un coeur qui rythme le temps comme les affects.

Ce roman est d'une très grande richesse humaine et si quelques passages plus médicaux sont un peu délicats, la beauté vous prend du début à la fin et l'émotion vous empoigne sans jamais tomber dans le pathos.

Un mot sur le style. L'écriture est fluide mais je reconnais avoir eu du mal, surtout au début, à cause de la longueur des phrases qui rendent parfois la lecture un peu délicate. Ne vous arrêtez pas à ce détail, persistez. Vous ne le regretterez pas. Les phrases interminables vous installent dans une temporalité particulière et alternent avec des phrases brèves, incisives. L'ensemble crée une dynamique parfaite, un état de tension dont on ne sort pas indemne mais dont on sort profondément touché au coeur.

 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Editions Verticales

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