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Les musardises de Parisianne

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal

7 Mars 2014, 22:21pm

Publié par Parisianne

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal

Voilà bien un livre que je n'aurais jamais eu l'idée d'ouvrir s'il n'avait été l'objet d'une lecture à Textes et Voix. Pourquoi ? me demanderez-vous.  Tout simplement parce que je ne suis pas très à l'aise avec tout ce qui a trait à la médecine. Et pourquoi ai-je tout de même pris la décision de lire ce roman ? ajouterez-vous à juste raison. Ma foi, pour me tester peut-être ! Je l'ai même lu en très grande partie avant la soirée de lecture, pour être certaine que je serais capable de l'écouter. C'est un peu compliqué, je vous l'accorde ! 

Une chose est sûre, c'est que Maylis de Kerangal a magistralement traité son sujet en le rendant accessible à tous grâce simplement au regard posé sur l'humain.

Et puisque je vous disais que j'avais eu la chance "d'entendre" ce livre lu par Marianne Denicourt, il me faut tout de même vous préciser que la lecture a été très belle, même si j'ai été un peu déstabilisée au démarrage par le style que je serai tentée de qualifier de monocorde de la lectrice, mais c'est certainement lié à ma propre lecture de l'ouvrage. Le professeur Carpentier a ouvert la soirée, je n'ai appris qu'après le décès du patient greffé avec le premier coeur artificiel, Maylis de Kerangal s'est exprimée longuement ensuite avec toute la simplicité et la sensibilité qui sont les siennes. Un beau moment de partage et beaucoup d'émotions, croyez-moi. 

Mais revenons au livre.

*****

L'histoire est simple, Simon Limbres, 20 ans, part surfer avec une bande de copain par un froid petit matin d'hiver. Non loin du Havre, dans une région peu connue pour son activité de surf, les trois jeunes gens guettent l'annonce de la moindre vague et sont prêts à tout pour ne pas en laisser passer une.

" Il prend ce premier ride en poussant un cri, et pour un laps de temps touche un état de grâce - c'est le vertige horizontal, il est au ras du monde, et comme procédant de lui, agrégé à son flux -, l'espace l'envahit, l'écrase tout autant qu'il le libère, sature ses fibres musculaires, ses bronches, oxygène son sang..."

Gelés, lessivés mais pleinement heureux, les garçons regagnent leur van et reprennent la route. L'effet de la fatigue, de la chaleur a-t-il plongé le chauffeur dans un état de somnolence, c'est probable. Le petit camion heurte violemment un poteau. Le conducteur et le passager sont attachés, au milieu, Simon sans ceinture est projeté contre le pare-brise. 

Transportés aux urgences du Havre, le jeune homme ne s'en sortira pas.

Et c'est là que commence réellement le livre. Alors que la vie d'une famille bascule dans le drame, l'effervescence gagne le service de Réanimation. Simon a vingt ans, il est en état de mort cérébrale mais ses organes fonctionnent et peuvent sauver d'autres vies.

Maylis de Kerangal installe alors son roman dans le temps, un temps compté, un temps précipité mais un temps essentiellement basé sur l'humain. Chaque minute est importante pour les médecins. Les machines ne peuvent pas maintenir les organes indéfiniment. Mais le temps accordé aux parents de Simon est le plus important, et semble parfois se figer malgré l'urgence. 

" Il y a là un homme et une femme pris dans une onde de choc, à la fois projetés hors sol et renversés dans une temporalité disloquée - une continuité que brisait la mort de Simon mais une continuité qui, comme un canard sans tête courant dans une cour de ferme, continuait, une dinguerie -, une temporalité dont la douleur tissait la matière, un homme et une femme concentrant sur leurs deux têtes la pleine tragédie du monde, et il y a ce jeune homme en blouse blanche, engagé et précautionneux, préparé à mener l'entretien sans brûler les étapes, mais qui a déclenché un compte à rebours dans un coin de son cerveau, conscient qu'un corps en état de mort encéphalique se dégrade, et qu'il faut faire vite - pris dans cette torsion. "

Malgré l'urgence de la situation, les médecins qui entourent les parents anéantis sont d'une très grande attention, d'une grande vigilance, chaque chose est dite avec beaucoup de tact.

" Nous sommes dans un contexte où il serait possible d'envisager que Simon fasse don de ses organes. " La phrase peut tomber comme un deuxième couperet, elle n'en reste pas moins prononcée avec beaucoup de délicatesse et la suite interroge les parents non pas sur ce qu'ils feraient mais sur ce qu'aurait fait Simon, même si à 20 ans on n'envisage pas vraiment ce genre de situation.

Sean et Marianne sont brisés, révoltés, ils n'en prennent pas moins le temps de réfléchir autant que la situation le leur permet. 

"... on sait tout ça, les greffes sauvent des gens, la mort de l'un peut accorder la vie à un autre, mais nous, c'est Simon, c'est notre fils, est-ce que vous comprenez ça ? Je comprends. "

Et malgré l'urgence, on leur laisse le temps.

" Il est donneur. "

La course démarre. Si les parents s'interrogent toujours, le processus est lancé. Le corps de Simon sera utile à d'autres vies en suspend. Leurs vies sont broyées, d'autres retrouvent un espoir. " On a un coeur. Un coeur compatible. Une équipe part immédiatement prélever. Venez maintenant. La transplantation aura lieu cette nuit. "

Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté. "

Alors que Marianne est pleine de ces questionnements, Claire respire difficilement et s'interroge aussi.

"Elle n'a pas peur de l'intervention. Ce n'est pas cela. Ce qui la tourmente, c'est l'idée de ce nouveau coeur, et que quelqu'un soit mort aujourd'hui pour que tout cela ait lieu, et qu'il puisse l'envahir et la transformer, la convertir - histoires de greffes, de boutures, faune et flore. (...) Surtout, elle ne pourra jamais dire merci, c'est là toute l'histoire. C'est techniquement impossible, merci, ce mot radieux chuterait dans le vide. "

Et le coeur de Simon battra dans celui de Claire. Grâce à l'acharnement, la volonté, la réactivité, l'habileté et le dévouement de médecins, la greffe se fait. L'histoire n'ira pas au-delà, ce n'est pas nécessaire. L'essentiel a été dit. Pourtant, bien au-delà de l'histoire elle-même, c'est à une véritable étude de caractères que Maylis de Kerangal nous invite. Nous avons bien entendu les parents, les infirmières, les médecins, tous dans leur rôle, mais surtout, tous humains avec leurs vies, leurs peurs, leurs ambitions ou leurs doutes. Et ce sont ces humains qui construisent la vie qui se retrouve dans un coeur, un coeur qui bat bien au-delà de son mécanisme, un coeur qui rythme le temps comme les affects.

Ce roman est d'une très grande richesse humaine et si quelques passages plus médicaux sont un peu délicats, la beauté vous prend du début à la fin et l'émotion vous empoigne sans jamais tomber dans le pathos.

Un mot sur le style. L'écriture est fluide mais je reconnais avoir eu du mal, surtout au début, à cause de la longueur des phrases qui rendent parfois la lecture un peu délicate. Ne vous arrêtez pas à ce détail, persistez. Vous ne le regretterez pas. Les phrases interminables vous installent dans une temporalité particulière et alternent avec des phrases brèves, incisives. L'ensemble crée une dynamique parfaite, un état de tension dont on ne sort pas indemne mais dont on sort profondément touché au coeur.

 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Editions Verticales

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R
Bonjour !<br /> <br /> Même sensation pour moi pour ce sujet peu facile mais cette présentation du début rend cette histoire très intéressante, avec son enjeu.
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É
Merci Anne de nous faire partager ton enthousiasme pour ce livre. Bisous
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N
Voilà là un sujet excessivement sensible. Mes filles sont donneuses et ont toutes les deux leur carte. Curieusement je ne sais pas trop comment y penser encore ... Avec mon mari nous envisageons notre décès, sereinement, nous parlons de ce que nos souhaitons... mais je me demande ce qu'il en serait si je devais penser à celle de mes filles... avant moi. Un sujet qu'on écarte d'emblée.... vivre bien est parfois difficile alors je ne veux pas m'encombrer de pensées comme celles-là même si je sais que cela n'arrive pas qu'aux autres. Pour répondre à ta question sur mon blog Anne, la balade des chevreuils, c'est derrière les tennis, seul lieu où poussent les jacinthes bleues. Je voulais te dire que je suis allée saluer ta maman l'autre jour. Bisous
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J
Un sujet difficile que seule une belle écriture peut rendre passionnant. J'avoue avoir atteint un age où l'émotion me chavire plus facilement et je me plonge désormais dans les livres d'essai surtout historiques. Mais me tenir au courant grace à toi est une bien belle opportunité!!<br /> Bonne semaine Anne
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M
quelle décision !<br /> si pour moi je l'ai prise, je me pose toujours la question : que ferai-je concernant mes filles ?<br /> savoir qu'elles &quot;vivent&quot; au travers d'autres personnes ... <br /> quel dilemme !<br /> j'ai envie de lire ce livre, et j'ai peur tout à la fois, je le garde en mémoire<br /> douce fin de dimanche<br /> bise
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