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Les musardises de Parisianne

goncourt

Une année en livres

20 Août 2022, 09:00am

Publié par Parisianne

Une année en livres

Livre ne veut pas nécessairement dire lecture ! Comme vous, j'imagine, il y a dans ma bibliothèque des livres que je me contente de parcourir sans les lire totalement, ces livres dans lesquels parfois se trouvent glissés une fleur séchée, un ticket de cinéma ou de métro, un billet de musée, une vieille photo ou un mot doux ! Vous penserez peut-être des livres d'art, des romans inachevés voire même à des manuels techniques. Pas trop de technique en ce qui me concerne, mais de nombreux manuels de langue et de littérature, les fameux Lagarde & Michard en tête, avec vous le voyez sur la photo, un doublon pour le XVIIe siècle puisque, il me semble en avoir déjà parlé, celui de ma maman a rejoint mes étagères.

Deux nouveaux manuels un peu particuliers viennent de s'installer dans mon bureau.

Une année en livres

Quelques mots sur ces livres qui appartenaient à mon beau-père décédé dernièrement à la porte de ses 99 ans.

Dr Hermann Schierding & Dr. Paul Vrijdaghs, La France et les Français, Anthologie de civilisation moderne.

 

Né en 1923, il avait 20 ans quand il a été envoyé à Berlin en tant que dessinateur industriel dans le cadre du STO. La première page intérieure du livre indique de sa main : Berlin den 28 April 1944.

Vous pouvez voir sur la photo une carte de "contrôle" tristement estampillée. Il s'agit non pas d'un laisser-passer mais d'une carte d'autorisation d'envoi de courrier vers la France. Il est bien précisé que si cette carte est perdue, elle n'est pas remplacée, que seule le retour de la carte entièrement remplie permettra d'en obtenir une nouvelle. Il y a à l'intérieur 24 cases, 13 sont remplies et datées entre mars 1944 et janvier 1945.

Venons-en maintenant au livre en lui-même.

Une année en livres

Mes recherches sur les auteurs n'ont rien donné malheureusement, j'essaierai d'en savoir plus mais pour le moment rien à dire.

Le livre date de 1930, la maison d'édition Georg Westermann, du nom du libraire qui va fonder la maison en 1838, existe toujours, c'est semble t-il aujourd'hui une grosse maison, je vous mets ci-dessous le lien, si comme moi vous êtes curieux de ces découvertes.

Dans la composition du présent manuel, nous nous sommes conformés aux prescriptions du Ministère prussien de l'Instruction Publique, en vertu desquelles l'enseignement des langues vivantes doit être, surtout dans les classes supérieures, orienté vers la compréhension du génie national et familiariser les jeunes gens avec le caractère et la mentalité du peuple dont ils apprennent la langue.

Nous avons donc là un manuel scolaire de 1930, écrit suivant les prescriptions du Ministère prussien de l'Instruction Publique, et qui se trouve, en 1944, entre les mains d'un jeune français prisonnier qui s'est fait " cueillir comme un bleu que j'étais, en sortant de chez moi " (citation de mon beau-père dans ses derniers jours, j'ai eu la chance de passer plusieurs heures avec lui et de l'entendre raconter encore, j'ai dans mon téléphone une série de petits enregistrements de sa voix).

Les citations que vous pouvez lire sont extraites de l'Avant-propos des auteurs. 

Nous nous sommes donc efforcés de dresser un tableau de la civilisation française moderne sous ses aspects les plus variés, dans une série de textes choisis pour la plupart dans les œuvres les plus marquantes du XIXe et XXe siècles.

Le livre est réparti en 11 chapitres que je vous liste ici parce que c'est vraiment intéressant de voir ce découpage. Rappelons que le propos est littéraire, ce sont donc essentiellement des extraits d'œuvres. Rassurez-vous, je ne vous ferai pas le détail de chacun mais je vous donnerai tout de même quelques exemples !

Chapitre I : Origine et caractère de la nation française et de sa langue
Chapitre II : Quelques aspects régionaux de la France
Chapitre III : Types sociaux
Chapitre IV : Religion. Famille. Sens moral
Chapitre V : Culture artistique et littéraire
Chapitre VI : Patrie
Chapitre VII : La guerre et les idées pacifistes
Chapitre VIII : L'Allemagne et les Allemands vus par les Français
Chapitre IX : Les deux Empires
Chapitre X : Secousses politiques et économiques
Chapitre XI : Pages coloniales

Suivent la notice biographique et les notes

On comprendra que nous ayons dédaigné les aberrations de certains "écrivains" dadaïstes et autres, puisque leurs excès ne survivront pas au déséquilibre psychique qui caractérise notre époque.

Je disais que le propos est littéraire, il y a quelques exceptions. Chacun des chapitres offre une succession d'extraits de textes, on y trouve dans le désordre Boileau, Mme de Staël, Victor Hugo, Gustave Flaubert, René Bazin (oncle d'Hervé), Guy de Maupassant, Emile Zola, Pierre Loti, René Benjamin, Paul Claudel, Paul Verlaine, Théophile Gautier, Edmond Rostand, Anatole France, et je ne les cite pas tous. Nombreux sont ceux qui nous sont aujourd'hui inconnus, il faut bien le reconnaître.

J'ai quand même remarqué que deux extraits de Goncourt figuraient dans les textes cités : René Benjamin avec Gaspard, prix Goncourt 1915, dans le chapitre Types sociaux, et Henri Barbusse avec Le Feu, prix Goncourt 1916, dans le chapitre La guerre et les idées pacifistes.
 

A de rares exceptions près nous nous sommes bornés aux textes littéraires, ceux-ci étant les seuls qui joignent la valeur documentaire aux qualités esthétiques et éducatives et qui puissent contribuer à la fois à la formation de l'esprit et à celle du goût.

Il y a également des textes tirés de proclamations de Napoléon 1er, la Marseillaise dans son intégralité, des discours (l'Amour de la patrie de Gambetta 1872), des extraits d'articles de journaux et de manuels reconnus comme Histoire de la civilisation française de Alfred Rambaud (historien, politicien et professeur à la Sorbonne).

On y trouve aussi des extraits de journaux, L'Intransigeant, Le Matin.

Le chapitre Culture artistique et littéraire, vous ne serez pas surpris que ce chapitre ait retenu toute mon attention, cite des entretiens de Rodin réunis par Paul Gsell qui donneront lieu à un livre.

Un extrait de la table des matières pour que vous vous fassiez une idée

Un extrait de la table des matières pour que vous vous fassiez une idée

Dans certains chapitres se fait encore entendre l'écho déjà lointain des canons de la grande guerre. Comment aurait-il pu en être autrement ? [...] L'objectivité et l'impartialité nous commandaient par conséquent d'accorder également la parole aux hommes qui représentent une tendance d'apaisement et de conciliation. Par le même souci d'objectivité nous n'avons pas laissé sans le contre-poids d'opinions plus pondérées les manifestations d'une chauvinisme échevelé qui foisonnent dans les œuvres des meilleurs écrivains.

Une année en livres

Ce second livre sera évoqué plus rapidement, vous comprendrez aisément pourquoi, il s'agit en fait d'une grammaire. On ne vit pas en Allemagne plusieurs années sans apprendre la langue, mon beau-père travaillant en bureau d'études était logé chez l'habitant. Il a eu beaucoup de chance, il me semble, il a toujours été bien traité. Il était si jeune !

Ce qui est émouvant dans ce livre de 1942, c'est que figurent les adresses et le nom des personnes qui l'hébergeaient. Deux d'entre elles sont rayées avec une annotation dans la marge " Hausgebombt Verbrannt " détruite par bombardement, incendiée.

Je vous mets simplement quelques images de l'ouvrage, pour le plaisir de l'écriture gothique.

Une année en livres
Une année en livres
Une année en livres

L'article est un peu long mais j'espère que vous aurez eu plaisir à me suivre. 

Vous imaginerez sans difficultés le plaisir que j'ai eu à entrouvrir les portes de l'Histoire par le biais de notre petite histoire familiale. J'écoutais toujours volontiers mon beau-père se raconter, il avait presque l'âge de mon grand-père, et sa longévité nous offrait une traversée du siècle si riche.

 

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Une année en livres et quelques Goncourt

25 Juillet 2022, 09:00am

Publié par Parisianne

Une année en livres et quelques Goncourt

Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose… Est-ce qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre de ses rêves ? Est-ce qu’il ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et las ?

Ernest Pérochon, Nêne

Que serait une année de lecture sans quelques Goncourt ? Vous vous souvenez de ma quête, il ne me manque plus que 17 livres pour achever ma collection, mais je n'ai pas eu beaucoup le loisir de chercher ces derniers mois. Les années manquantes étant bien entendu les plus anciennes, ce sont également les plus difficiles à trouver et, dans la mesure du possible, je préfère avoir affaire aux bouquinistes en chair et en os plutôt qu'à des ventes en ligne, ces dernières offrant leur lot de surprises, pas toujours plaisantes.

Ma dernière aventure avec un bouquiniste sur un site réservé à la vente de livres anciens, un exemplaire du Goncourt 1920 vendu pour broché propre et édité l'année du prix, or il s'agit d'un livre relié abîmé, édité postérieurement. Ce n'est pas la fin du monde, je vous l'accorde, mais j'aime pouvoir faire confiance. Mon message de constat agacé est bien sûr resté sans réponse. Là encore, ce n'est pas correct, d'autant que je ne réclamai ni remboursement ni rien et que j'ai pris le livre tel quel, les exemplaires de ce Goncourt dans une édition ancienne ne sont pas aisés à trouver, la somme déboursée dérisoire n'exclut pas le respect de l'acheteur.

Une année en livres et quelques GoncourtUne année en livres et quelques GoncourtUne année en livres et quelques Goncourt

J'ai appris que l'existence est dominée par les malentendus, qu'ils en sont le poison essentiel.

Lucien Bodard, Anne-Marie

Trois Goncourt, donc, trois époques aussi !

1920, Nêne de Ernest Pérochon, un roman au parler désuet, une histoire de cœurs simples, pleins de générosité et de bonté, qui poussés à l'extrême peuvent commettre des actes irréparables. Vous noterez l'édition récente sur la photo, trouvée chez un bouquiniste avant l'édition plus ancienne.

1981, Anne-Marie de Lucien Bodard, changement de monde pour ce roman qui nous entraîne de la Chine à Paris dans un monde d'apparences et de faux-semblants, un monde dans lequel Anne-Marie brille au point de consumer son jeune fils. Un roman très fort sur l'amour filial sacrifié aux mondanités, une écriture magnifique.

2021,  La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougard Sarr. Celui-ci, le dernier, vous en avez forcément entendu parler. Un livre brillant, magistralement écrit par ce si jeune auteur qui part de la quête d'un écrivain sénégalais qui connaît un immense succès en 1938 avant d'être démoli par la critique. Le livre explore le rapport à la littérature, le rapport à la France et à l'Afrique, particulièrement le Sénégal, dans un roman foisonnant, à la fois poétique et violent. Un grand moment de littérature.

La vie n'est rien d'autre que le trait d'union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s'il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous.

Mohamed Mbougard Sarr, La plus secrète mémoire des hommes

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Leïla Slimani, Chanson douce

22 Février 2021, 15:31pm

Publié par Parisianne

Leïla Slimani, Chanson douce

Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres.

Ce prix Goncourt 2016 est un roman glaçant formidablement mené.

Dès les premières pages nous connaissons le drame et la coupable, cette nounou si parfaite, trop peut-être, qui s’impose de façon insidieuse.

La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor sur la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d’une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s’agite en coulisse, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial.
On ne la regarde pas et on ne la voit pas, elle est une présence intime mais jamais familière.

La lecture nous invitera donc à observer l’évolution des différents protagonistes pour tenter de comprendre quel sera le point de bascule de la perfection à l’horreur.

Un roman tragique mais envoûtant.

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Elsa Triolet, Le Premier Accroc coûte deux cent francs

19 Février 2021, 21:00pm

Publié par Parisianne

Elsa Triolet, Le Premier Accroc coûte deux cent francs

La vie est amère dans ses moindres détails, il est amer de voir la lâcheté, amer de voir le démon mesquin habiter ce radeau qui flotte au hasard des vagues, amer le marché noir, amers l’égoïsme monstrueux, l’incompréhension, l’obscurité, amer l’héroïsme qu’on voudrait pur comme les neiges du Vercors, amer la gabegie et la misère, amères la gloriole et la calomnie, amères la confiance et la traîtrise, atroces les exécutions, atroces, atroces et amères, amères les nuits sans sommeil, pleines de moustiques et de balles stupides... « Après tout, ce débarquement, c’est pas grand chose...

Prix Goncourt 1944, décerné en 1945, Elsa Triolet est la première femme à recevoir ce prix prestigieux pour quatre nouvelles écrites pendant les années de guerre et de résistance, et pour certaines publiées illégalement dans des revues.

La dernière nouvelle donne son titre surprenant à l’ouvrage, il s’agit en fait d’une de ces phrases codées que l’on entendait à Radio Londres.

Mon exemplaire date de 1946 et n'est pas coupé, c'est la raison pour laquelle j'ai aussi le Folio. Je ne coupe les livres anciens que lorsque je ne les trouve pas dans une version plus récente, ce qui pour les Goncourt est assez rare. Donc j'en ai effectivement certains en deux exemplaires, le plus récent me permettant de m'adonner à mon habitude de souligner au crayon ou de prendre des notes dans les marges.
 
Les versions récentes sont souvent agrémentées de notes ou compléments. Dans le Folio, il y a une Préface à la clandestinité écrite par Elsa Triolet en 1964 qui apporte un éclairage très intéressant. Lisez plutôt :

La nouvelle Le Premier accroc coûte deux cents frans se rapproche du reportage, elle n'est point mentie, à peine travestie. Si bien qu'à une des premières ventes des livres du Comité National des Ecrivains une dame venue à mon stand me dit être la mère du commandant anglais parachuté dans les parages de Saint-Donat : elle l'avait reconnu dans la nouvelle.

Comment ne pas évoquer Aragon quand on parle d'Elsa Triolet. J'ai découvert dernièrement ce superbe reportage fait par Agnès Varda en 1966, je vous invite à le regarder, c'est très beau, esthétiquement parlant mais aussi humainement. Le lien entre ces deux grands paraît tellement fort.

D'ailleurs, Elsa dans sa préface évoque ce compagnon de sa vie. 

Nos existence inséparables ont fait que depuis que nous sommes, nous avons assisté, l'un et l'autre, à la croissance de chacune des plantes, les siennes propres et celles de l'autre. (...)
Nous avons vers les années 30 traversé tous deux un temps mort pour l'écriture. (...) Je te voyais ne rien écrire, immobile et frénétique comme quelqu'un de pressé qui aurait perdu son chemin. (...) Puis vint la guerre.
Qu'aurais-tu écris s'il n'y avait pas eu la guerre ? Qu'aurais-je écrit ? Autre chose, voilà qui est certain. J'ai toujours écrit librement, comme les Parisiens traversent la rue, sans me préoccuper des clous ni des voitures. Mais le sens, l'itinéraire, dépendent de ce qu'on a à faire dans la vie.

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Félicien Marceau, Creezy - Goncourt 1969

21 Juillet 2020, 17:45pm

Publié par Parisianne

Félicien Marceau est le pseudonyme de Louis Carette, né en Belgique en 1913 et mort à Paris en 2002. 

Rendu impopulaire dans son pays pendant l'occupation allemande en raison de son passage à la Radiodiffusion belge, il fuit en Italie et devient bibliothécaire au Vatican avant de gagner la France en 1948. Il publie alors son premier roman, Chasseneuil (1948) puis Bergères légères (1953), et les Elans du coeur qui obltient le Prix Interallié en 1955. c'est avec Creezy qu'il obtient le Goncourt en 1969.

Auteur d'un essai sur Balzac et son monde et d'un répertoire sur Les personnages de la Comédie Humaine, c'est également un auteur de théâtre.

Naturalisé français en 1959, il entre à l'Académie en 1975. Je vous invite à lire l'accueil d'André Roussin. 

André Roussin chargé d'accueillir Félicien Marceau à l'Académie, évoque ainsi cet épisode :

« Vous aviez le droit d’être heureux et fier. Pourtant des voix s’élevèrent autour de cette élection. En même temps qu’elles une autre voix — de votre pays d’origine — vint à nous, celle du Baron Jaspar qui fut baptisé " Le premier résistant belge ". Au lendemain de votre succès, il vous écrivait : " Les attaques aussi virulentes qu’injustes dont vous êtes l’objet témoignent d’une ignorance involontaire ou non des événements qui se déroulèrent en juin 1940. « Premier résistant belge » (le Baron Jaspar écrit ces mots entre guillemets) c’est en cette qualité que je vous réitère dans cette lettre qui n’a rien de confidentiel mes félicitations et mon amitié."

Dix ans avant que cette lettre vous fût adressée, le Général de Gaulle, alors Président de la République, avait eu à connaître de votre situation civique. Il s’en était ému. Il avait reçu votre dossier et l’ayant examiné avec l’attention que l’on peut supposer, le Premier résistant de France vous avait accordé la nationalité française. C’est ce qui nous vaut de vous recevoir aujourd’hui.

Remercions donc celui qui vous ayant fait français, nous a permis de vous élire. Comment douter qu’il eût approuvé notre choix, puisqu’aussi bien, c’est lui qui vous a entrouvert les portes de notre maison. »

Quand on attend les gens, les choses n'existent pas. On les longe, on les frôle : ils ne sont pas là, ils ne sont pas vraiment là.

Félicien Marceau, Creezy

Félicien Marceau, Creezy - Goncourt 1969

Au milieu de cette ville qui partout porte son image, Creezy est seule.

Creezy est mannequin, lui est député, ils se rencontrent dans un aéroport et nouent une relation passionnée, tourmentée donc. 

Lui a une famille et un emploi du temps rempli. 

Creezy est seule bien que très entourée.

On dirait que nous ne commençons à exister que lorsque nous sommes ensemble ; que, chaque fois, nous surgissons même pas de l'ombre mais d'un univers indéfini, mais de néant, pour nous retrouver sur un ring, sur un podium et moins pour nous aimer que pour nous affronter.

Olivier Boura écrit dans Un siècle de Goncourt : "Creezy est un livre tout entier consacré à une femme. Mais à une femme qui pourrait bien n'être qu'un leurre, un e pure et simple image de la femme."

J'insiste sur le fait que le roman est écrit par un homme qui fait parler un homme. Creezy pourrait ainsi paraître inexistante, ne refléter que l'image que renvoient les affiches sur lesquelles elle est exposée au regard de tous.

De Betty, des enfants, de mon travail, elle ne parle jamais. Ou attend-elle que j'en parle le premier ? Nos rapports, à ce moment-là, ont quelque chose d'inhumain, sans racines, sans terreau, sans hier ni demain, limités à l'instant, limités à cette fièvre sèche qui nous jette l'un vers l'autre.

Pourtant, au fil du texte, pour nous, le corps de Creezy s'efface et c'est sa douleur qui domine.

J'ai trouvé ce roman très moderne, rappelons que nous sommes en 1969, devrais-je dire  : seulement en 1969 ?

Vue par les yeux des hommes, elle n'en prend que plus de profondeur, à moins que ce ne soit mon regard qui ne soit faussé ?

On dirait que c'est de cette inhumanité même que nous avons besoin, qu'elle nous rassure ou qu'elle nous fascine, qu'elle est notre élément ou encore que nous voulons à tout prix retarder ce moment dont nous savons bien pourtant ou dont nous pressentons qu'il arrivera, où tout deviendra plus grave et peut-être douloureux.

Ce roman est assez court, je l'ai trouvé très beau. Je vous invite à le lire, si ce n'est déjà fait. Comme toujours, votre ressenti m'intéresse.

Quelques années plus tard, Pascal Lainé tourne autour d'un sujet similaire, et dans une veine tout aussi tragique avec La Dentellière, Goncourt 1974. J'en parlerai peut-être plus tard, mais lisez-le aussi !

Sur ma table, il y a un magazine. [...] Creezy, en robe du soir, une robe d'un bleu chatoyant, et couverte de bijoux. [...] La photo est de profil. Creezy regarde au loin. Creezy, ma Creezy, ma petite noyée en robe du soir, ma petite noyée couverte de clips et de bracelets, comme des algues, comme des nénuphars, [...] ne sais-tu donc pas que je veille sur toi, même quand je ne suis pas là ? Elle ne le sait pas. Ne te suffit-il pas que, cet après-midi, mon ventre ait été dans ton ventre, ma bouche dans ta bouche

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Roger Gouze, Les Bêtes à Goncourt, un demi-siècle de batailles littéraires

14 Juillet 2020, 18:58pm

Publié par Parisianne

Roger Gouze, Les Bêtes à Goncourt, un demi-siècle de batailles littéraires

Vous avez, dans mes divers commentaires sur les prix Goncourt, pu voir certaines citations d'ouvrages de référence sur le sujet.

Je m'amuse en effet, à lire également les critiques qui ont pu être diffusées au fil des années puisque vous savez comme moi qu'un prix ne manque jamais ni de défenseurs ni surtout de détracteurs.

Trouvé grâce à un bouquiniste de la Rive Droite, à Paris, cette étude des prix par Roger Gouze est non seulement intéressante mais drôle. Roger Gouze se place plutôt dans le camp des détracteurs de tous les prix, il dénonce les petits arrangements entre amis, éditeurs, ou autres journalistes mais son livre est étayé de nombreuses citations qui en font une véritable mine d'informations, charge à moi de creuser celles qui m'intéressent.

Pour vous donner le ton, je vous citerai une des dernières phrases du livre qui résume parfaitement l'esprit de l'auteur, avant de vous dire deux mots à son sujet.

Avec un livre qu'on découvre soi-même, on fait un mariage d'amour. Lire des prix littéraires, c'est se marier par agence matrimoniale.

Roger Gouze (1912-2005) licencié en philosophie, ancien élève d'Alain, a enseigné au Brésil avant de devenir Inspecteur général de l'Alliance française.

Ecrivain, professeur, journaliste, homme de théâtre, il a publié plusieurs romans.

 

Pour garder un recul suffisant et éviter les incertitudes de l'actualité [...], je propose de nous en tenir à la période 1903-1945. La leçon des quarante-deux premières années a peu de chances de se trouver démentie par les vingt-cinq suivantes.

C'est au cours d'une discussion littéraire entre amis (dont un récent primé) que la décision de se pencher sur les prix, et en particulier sur le Goncourt "le prix le plus prestigieux, celui qui les a presque tous engendrés" que Roger Gouze se lance dans cette étude destinée d'abord à la radio : "de 1968 à 1970 les "Ephémérides des Prix littéraires" aux Matinées de France-Culture."

Les textes conçus pour être entendus ont été adaptés à la lecture plus tardivement. Nous retrouvons ce principe avec Pierre Assouline et son livre Du côté de chez Drouant que vous pouvez écouter en podcast sur France-Culture, l'auteur lit lui-même son livre. 

On est en droit de se demander pourquoi, dès le premier vote, les Goncourt ne désignent ni le meilleur livre de l'année, ni l'écrivain le plus jeune, trahissant d'emblée les clauses et les conseils du testament. [...] C'est la première "affaire" de l'académie Goncourt, qui en connaîtra d'autres...

Effectivement, si on suit le raisonnement de Roger Gouze, chaque année à son "affaire" puisque rares sont les lauréats à trouver grâce à ses yeux. Il ne s'agit bientôt plus essentiellement que du Goncourt, le Femina, le Renaudot, le prix Interallié, même le prix des Deux-Magots, tous sont sujet à critiques.

Ce qui est intéressant, au-delà d'un certain parti pris, ce sont, comme je l'ai déjà évoqué, les nombreuses citations de documents d'époque, ainsi que les témoignages des uns et des autres. 

Un autre point m'a grandement intéressé, pour la période qui occupe Roger Gouze, je vous rappelle que par diplomatie il arrête son étude à 1945, il a étayé son propos en citant les romans mis en concurrence avec le Goncourt et qui auraient, selon lui, mérité d'être primés.

Bien sûr, si l'on prend les plus connus, Elder face à Alain-Fournier en 1913, ou Céline face à Mazeline en 1932, on ne peut que se ranger à son avis, l'auteur malgré ses lauriers n'en est pas moins tombé dans l'oubli ! 

Certains mériteraient aujourd'hui d'être relus pour leurs seules qualités d'écriture.

Un point qui occupe grandement Roger Gouze dans cet ouvrage concerne les petits arrangements - voire dérangements - entre amis - ennemis. Des accords avec des éditeurs, aux accords entre membres des différents jurys des nombreux prix apparus au cours du siècle, chacun y va de son argumentation, et nous savons tous qu'aujourd'hui encore les suspicions sont nombreuses. Je terminerai par ce mot de Dorgelès que j'ai trouvé très drôle, on connaît les facéties du personnage : 

Les membres de l'académie Goncourt doivent passer six mois de l'année à lire des romans pour décerner leur prix. Je voudrais bien qu'ils ne fussent pas obligés de perdre les six autres à expliquer leur vote comme les députés lorsque le ministère est en danger.

Roland Dorgelès L'Intransigeant, 193

Quand on sait la querelle qui opposa Dorgelès à Proust pour le Goncourt 1919, et par leur intermédiaire la querelle entre Gallimard et Albin Michel, on ne peut que s'amuser de cette sortie en 1933, année qui verra la consécration de Malraux avec La Condition humaine !

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Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

9 Juillet 2020, 18:59pm

Publié par Parisianne

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

Là, devant les tasse fumantes, l'homme parle. Sa parole ne répond pas à son allure méthodique, à ses manières méticuleuses. Il cherche les mots avec maladresse, trébuche, bafouille un peu. Je commence par me désintéresser de ce qu'il dit, puis peu à peu le sens m'en apparaît. Les mots se rejoignent à travers l'espace qu'il ménage entre eux et qui n'était qu'un piège où les idées, les images se retrouvent captifs, pris dans un filet.

Peut-être connaissez-vous Anna Langfus (1920-1966), pour moi c'est une découverte assortie d'un très beau moment de lecture.

Vous voyez qu'elle est morte prématurément, le nombre de ses ouvrages est donc malheureusement limité. 

Née en Pologne, Anna Langfus fuit pour rejoindre la France en 1946. Son premier roman Le Sel et le Soufre obtient le Prix Charles Veillon en 1960, il n'y a alors que dix ans qu'elle écrit en français directement.
 

Il m'appelle au secours du monde de son enfance qui s'écroule. Mais je ne peux plus rien pour lui.

Auteur de quelques pièces de théâtre et trois romans, Anna Langfus est aujourd'hui oubliée du plus grand nombre. Je n'en avais moi-même jamais entendu parler avant de m'intéresser aux Prix Goncourt.

Le thème de son oeuvre elle le puise dans le traumatisme de sa vie. Née dans une famille juive aisée, elle connaîtra les camps de Lublin et de Varsovie, la torture et verra mourir les siens. Rescapée de la Shoah, elle choisit la littérature pour dire l'horreur :

Pour traduire par des mots l’horreur de la condition juive durant la guerre, il me fallait faire œuvre de littérature. Le pas a été difficile à franchir.

La Fondation pour la Mémoire de la Shoah lui a consacré une exposition en 2014. Vous pouvez suivre le lien pour lire le court article qui est en ligne.

Anna Langfus obtient le prix Goncourt en 1962 avec Les Bagages de sable, édité chez Gallimard. Je vous ai mis la page 4 de couverture en dernière photo, mais ne vous laissez pas influencer par la noirceur du résumé. La beauté de l'écriture et l'art employé pour traiter le sujet offrent une lecture pleine d'émotion.

Rien n'est plus trompeur que l'indifférence des choses, que l'innocence d'un paysage, et les fantômes ont vite fait dans l'air de se former.

Comme je vous l'ai dit, je ne connaissais rien d'Anna Langfus, et lorsque j'ai eu la chance de dénicher cet ouvrage chez un bouquiniste, je n'ai eu de cesse de terminer celui que j'avais en cours - et dont je vous parlerai plus tard puisqu'il s'agit également d'un Goncourt d'un auteur plus connu - pour lire celui-ci.

C'est le titre qui m'a attirée au premier abord. Il faut bien se laisser porter un peu par ses envies, et vous aurez compris que je ne lis pas les Goncourt dans l'ordre chronologique.

Le titre est tiré d'un poème d'André Breton, La mort rose extrait du recueil Le Revolver à cheveux blanc, 1932 dont deux vers sont également mis en épigraphe :

Tu arriveras seule sur cette plage perdue
Où une étoile descendra sur tes bagages de sable.

Un jour, peut-être, n'aurais-je plus à me dérober, un jour je deviendrai peut-être semblable à un galet lisse et froid, oublié sur une plage, ayant enfin trouvé la forme parfaite pour échapper au temps.

Maria est une jeune femme perdue dans sa propre vie d'un après-guerre récent. Pendant l'été, seule à Paris, elle a pour principale occupation de suivre, sans raison, les gens qu'elle rencontre avant de regagner sa mansarde habitée par ses fantômes, exterminés pendant la guerre. Une rencontre dans un parc la conduit à suivre un vieux monsieur qui l'emmènera en villégiature dans le Midi.

Là, elle comprendra vite que les attentes de celui qu'elle aurait pu considérer comme un ami, et que ceux qui les croisent pensent être son père, sont d'un autre ordre. Elle s'applique donc à le fuir par tous les moyens. Elle se lie d'amitié avec un groupe d'enfants auprès desquels elle semble retrouver un semblant de vie sans parvenir à renouer avec la légèreté de la jeunesse. Mais un drame survient à nouveau, et Maria cède aux avances "du vieux monsieur".

Une histoire qui n'aurait jamais dû commencer et qui n'aura pas de fin véritable, interrompue par l'arrivée de l'épouse.

 

Debout près de la porte, je suis devenue transparente comme, dans les contes de fée, lorsqu'on met à son doigt l'anneau magique. Mais un regard du vieil homme suffit à me rendre insupportablement présente ici. [...] Et maintenant vous avez honte. Mais ne vous ai-je pas suivi, moi, par peur et par faiblesse ? Pour vous montrer, en fin de compte, que toute fuite est impossible. Vous avez fui devant la peur de mourir et je vous ai rendu la mort plus présente que jamais.

Le sujet est pesant, c'est vrai et, en filigrane, les drames de la guerre, de la déportation, de la torture sont bien là. Mais c'est si habilement traité, avec tant de finesse que jamais il n'y a de véritable évocation. On nous laisse deviner plutôt qu'on ne nous dit.

Les fantômes se mêlent à la vie courante, la tragédie n'est jamais loin et le bagage trop lourd et insaisissable pour permettre de le jeter au loin et vivre.

L'écriture est belle, on se laisse porter avec une très grande émotion. Je trouverai les autres romans d'Anna Langfus tant celui-ci m'a touchée. C'est un roman que je vous invite à lire si ce n'est déjà fait, et si par bonheur vous l'aviez déjà lu, dites-nous en commentaire quel a été votre ressenti.

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

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André Pieyre de Mandiargues, La Marge - Goncourt 1967

1 Juillet 2020, 17:27pm

Publié par Parisianne

Une belle une bonne journée s’achève
Une journée descend vers la nuit
Comme un vieillard blanc qui a peur
Et de l’autre côté des eaux douces
Par-dessus les tours brunes de Chillon
Maintenant fleurissent les montagnes roses
En ventres en seins en chairs arrondies
Pincées d’un dernier soleil fragile.

Extrait de L'Age de la craie, Mélancolie 1961

André Pieyre de Mandiargues, né en 1909 et mort en 1991 à Paris, est un poète, romancier et dramaturge. Il est proche des surréalistes sans pour autant faire partie du groupe, c'est un homme moderne qui vit avec son époque "tout en étant imprégné de l'érotisme du XVIIIe siècle et du romantisme fantastique allemand", peut-on lire dans Goncourt, cent ans de littérature sous la direction de Dominique-Antoine Grisoni.

Vous trouverez au long de cet article son poème Mélancolie.

Les lions les glaives les vierges drapées
D’un petit ciel bas de printemps
Brillent au froid repos vermeil du lac
A peine ému par un soupçon de bise
Qui hâte aussi le plaisant roulis des femmes
Ombrelles déjà voiles peints écharpes claires
Souliers de toile et bavardages légers
Entre les peupliers siffleurs de la berge.

Mélancolie 1961

Dès 1934, il publie ses premiers poème, l'Age de la craie, qui sera suivi de plusieurs autres, notamment des poèmes en prose réunis dans un recueil Dans les années sordides.

Il alterne poèmes, récits, romans et pièces de théâtre ainsi que des traductions et des essais sur l'art.

Son roman La Motocyclette rencontrera un certain succès mais c'est avec La Marge qu'il obtiendra en 1967 le prix Goncourt.

J'ai la chance d'avoir La Marge dans ma petite collection grâce à eMmA que je remercie.

Alors la pâle mélancolie
Chienne aveugle errant aux catacombes
Ouvre sur toi son œil de chaux éteinte
La mélancolie aux bras de plomb fondu
Au sein de plumes et d’écailles caduques
Jette son flot dans l’antre de ton crâne vide
Qu’elle emplit comme un grand navire de fer
Sombrant au terme d’un trop sûr voyage.

Mélancolie 1961

André Pieyre de Mandiargues, La Marge - Goncourt 1967

Le 17 juin 1967, les lecteurs de la Gazette de Lausanne peuvent lire sous la plume de Henri-Charles Tauxe 

"Lire un texte de Mandiargues est un plaisir peu commun, comme ouvrir un fruit rare à la saveur déroutante et riche. [...] Une écriture se développe; ample et rigoureuse, prodigue et tenue, d'un classicisme où souffle continuellement un vent de surréalisme."

Pourtant, en novembre 1967, alors que Roland Dorgelès est président du jury, à la proclamation du prix, Hervé Bazin, qui siège au 9e couvert, n'hésite pas à faire polémique : "Nous venons de couronner un écrivain, déjà célèbre, pour le plus faible de ses livres".

Le plus simple est donc de se faire un avis soi-même ! Je n'ai malheureusement encore rien lu d'autre que La Marge, je m'y emploierai dès que possible.

Toutefois, pour celui-là, je vous disais en évoquant Force ennemie, que la lecture m'avait semblé difficile.

Quand de nouveau il se regarde dans le miroir, il n'a pas de peine à se reconnaître, malgré sa défiance, et même il se trouverait rajeuni par rapport à la précédente image. Depuis vingt-quatre heures, environ, qu'il est arrivé à Barcelone, il a parcouru pourtant un incalculable chemin sur l'espace où sa vie a licence de se déployer et de s'exercer, quoiqu'il se soit mis en sécurité provisoire dans une transparente bulle et qu'il ait posé une transparente tour sur la lettre où le sort de tout ce qu'il aime est écrit.

Sigismond se rend à Barcelone pour raisons professionnelles, laissant derrière lui son épouse et leur fils. Il y a une forme de tension dans ce départ et le narrateur ne cesse de réclamer en pensée une lettre de son épouse qui le rappellerait à elle, lui donnerait des nouvelles de leur univers.

Un courrier l'attend effectivement à Barcelone, non pas de la main de Sergine sa jeune épouse mais de Féline, la bonne d'enfant. Surpris, à l'ouverture de la lettre, par un instinct inexplicable, Sigismond ne commence pas par le début et lit "Elle a couru à la tour des vents. Elle a monté la spirale. Elle s'est jetée du haut. Elle a expiré tout de suite."

Sa lecture s'arrêtera là, et le roman démarrera comme une errance qui conduira le malheureux dans les bas-fonds de Barcelone.

Jusqu'où ne s'est-il égaré dans la grande ville que le soleil partage entre l'ombre et la plus intolérable blancheur pendant le jour, tandis que la nuit l'éclaire de lumières rouges pour la pauvre comédie jouée en tous lieux par les putes aux beaux yeux peintes et par les marins du mystérieux Altaïr ? Jusqu'où ne va-t-il pas s'égarer encore dans cette ville où il voit comme une figure immense qui serait celle de son père, le pédé Gédéon ?

Voilà Sigismond propulsé dans un drame intérieur, en marge de sa vie. De quartiers sombres en bars interlopes, il fréquente les putains et se laisse glisser dans une nuit hallucinée, n'osant lorsqu'il regagne son hôtel, reprendre la lecture de la lettre tragique pour en connaître toute la sordide teneur. Il laisse cette dernière posée sur une table, couverte d'une tour de verre qui semble la protéger comme une bulle qui la recouvrirait tout entière.

Le texte est violent, cru parfois, mais l'écriture n'en est pas moins élégante, ce qui rend le texte âpre, c'est surtout le sujet. L'errance de Sigismond est pesante, la chute n'en sera que plus brutale.

Crevée donc est la bulle ; explosée. De la paroi qui fut solide, élastique et douce, aucun lambeau ne demeure, et la chambre d'hôtel ouverte à tous les vents de particules et à toutes les tempêtes magnétiques ruées dans le glacial espace où les astres sévissent. Altaïr ! L'hôtel Tibidabo a rejoint le point d'origine des inquiétants émissaires qui se sont multipliés en tous lieux de la ville. Sigismond plane avec lui dans un malheur cosmique. Il ne ressent aucun étonnement, à la réflexion, car il sait sans avoir une connaissance exacte des faits il avait appréhendé le malheur dans sa totalité irrémédiable, et il se trouve grand d'avoir été capable de le placer pendant deux jours sur une voie de garage avant qu'il fît irruption dans sa conscience à l'heure de son choix.

Voilà encore un Goncourt qui ne fera pas l'unanimité bien que n'ayant pas eu de concurrents sérieux cette année là. Elise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli, qui avait retenu l'attention de quelques jurés est laissé au Femina. Mais oui, il y a certains accords entre les différents prix !

Faut-il ou non lire La Marge ? uniquement si vous avez un moral de fer ! 

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John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

29 Juin 2020, 09:46am

Publié par Parisianne

John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

Je prie les amis inconnus qui voudront bien me, ou plutôt nous, lire de ne pas réclamer d'urgence, mon internement à Sainte-Anne ou dans tout autre asile. [...]
Force ennemie est en réalité l'oeuvre d'un aliéné à demi-lucide que j'ai pu souvent et longuement visiter et qui me chargea, peu de temps avant sa mort, de publier sa prose après l'avoir revue.
Or, mes retouches ne portent que sur des détails. Le fond demeure parfaitement insane malgré une apparence de suite dans les idées. C'est peut-être, à mon humble avis, ce qui rend l'ouvrage curieux, voire intéressant, pour des lecteurs doués de quelque indulgence. [...]

Mon habituelle modestie [...] me pousse à faire aux amis lecteurs une dernière recommandation.
Quand ils découvriront, par hasard, dans les pages qui suivent un passage bien écrit, des finesses d'expression, une phrase dénotant de la délicatesse de sentiments, de la hauteur morale, -- une belle âme enfin ! -- qu'ils n'hésitent pas une seconde à m'attribuer le passage, les finesses, la phrase...

Vous pouvez ci-dessus lire un extrait de l'Avertissement par lequel s'ouvre le livre et qui est signé :

Huelva, 28 juin 1902
John-Antoine Nau

Il s'agit donc, comme vous pouvez le voir sur la première photo, du Prix Goncourt 1903, c'est-à-dire, le premier prix Goncourt décerné par la toute nouvelle Académie.

Je remercie mon amie Isabelle qui n'a pas son pareil pour me dénicher des pépites !

Je vous invite à lire la 4e de couv. du recueil, le texte de Jean-Baptiste Baronian (auteur Belge d’œuvres fantastiques) est tout à fait intéressant. Et la présentation des éditions Gramma pour cette collection Le Passé du Futur ne l'est pas moins.

 

John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

Parlons un instant de l'auteur, aujourd'hui oublié du plus grand nombre, c'est vrai. John-Antoine Nau - pseudonyme d'Eugène Torquet - vit dans le Var, peu le connaissent à Paris, son nom apparaît pourtant parfois au sommaire de la Revue Blanche (1889-1903), revue littéraire et artistique à tendance anarchiste, qui a eu Félix Fénéon pour secrétaire de rédaction.

Félix Fénéon, que je croyais avoir déjà évoqué ici mais il semble qu'il n'en soit rien, est un personnage dont vous connaissez la silhouette pour l'avoir vue dans l'un des tableaux de Toulouse-Lautrec pour la Goulue, mais au-delà de cette anecdote, c'est un personnage très intéressant, il me faudra revenir sur le sujet, et... pour revenir à ce qui nous occupe, un grand ami de John-Antoine Nau. 

Félix Fénéon est à droite, avec sa barbiche et son petit chapeau !

Félix Fénéon est à droite, avec sa barbiche et son petit chapeau !

C'est donc le 21 décembre 1903, que l'Académie Goncourt, sous la présidence de Joris-Karl Huysmans qui occupera la charge jusqu'en 1907 année de sa disparition, que le premier Goncourt est décerné sans le tapage médiatique que l'on connaît aujourd'hui. 

Je ne résiste pas à vous citer Lucien Descaves "Ah ! que l'Académie Goncourt était belle quand elle décerna pour la première fois son prix annuel. Nous étions tout feu, tout flamme ! A nous le zèle des néophytes !... Nous avions une mission à remplir, laquelle était de démontrer l'utilité de la Fondation Goncourt en tant que dispensatrice d'un prix destiné à signaler et à soutenir des débuts littéraires pleins de promesses !"

L'histoire nous montrera quelques loupés en matière de "débuts littéraires à soutenir" mais ce qui peut parfois être traité d'erreur de jugement contribue à alimenter les chroniques. Nous savons tous qu'aujourd'hui, quel que soit le choix d'un jury, et dans tous les domaines, il a dans l'instant ses détracteurs ! Nous ne nous arrêterons pas à cela !

Premier jury Goncourt, photo empruntée à Léon Deffoux dans Chronique de l'Académie Goncourt, 1929

Premier jury Goncourt, photo empruntée à Léon Deffoux dans Chronique de l'Académie Goncourt, 1929

J’avoue que j’éprouve un désespoir profond, si sincères que soient mes convictions de « partageux ». Il va falloir désormais être surveillé, espionné par cet être d’espèce différent et peut-être redoutable. Je n’aurai plus jamais la ressource de me « réfugier en moi-même ». Je n’y serai pas seul ! L’ultime abri dont un forçat maltraité, dont un chien battu peuvent jouir ne sera plus un abri pour moi ! Toujours une présence, même si j’agonise de douleur !

John-Antoine Nau, Force ennemie

Que dire de Force ennemie ? C'est un livre qui n'est pas d'abord facile, son sujet compliqué, l'intrigue se déroule majoritairement en univers psychiatrique et flirte avec le fantastique et le style parfois décousu - mais l'auteur nous avait prévenus - ne facilitent pas la lecture. Je vous avais dit dans l'article sur le 2e Goncourt, celui attribué à Léon Frapié pour La Maternelle, que celui-ci c'était mieux vendu que le précédent, cela s'explique aisément.

Il y a du Horla un peu dans l'oeuvre de J-A Nau, un double violent prend possession du paisible héros, cela rappelle forcément l'oeuvre de Maupassant. Ce qui est amusant d'ailleurs c'est de retrouver la même illustration sur les deux œuvres, en fonction des éditions, il s'agit du tableau de Courbet Le Désespéré.

Mais il y a également un côté littérature fantastique voire science fiction, et c'est bien ainsi qu'il a été souvent catalogué. 

Le texte peut être un peu dérangeant.

Tu sais, peut-être que ta planète de boue n’est pas le seul astre habité. Il y a des mondes supérieurs au tien, _ en assez grand nombre ; d’inférieurs aussi ; _ et ceux-là sont presque innombrables.

John-Antoine Nau, Force ennemie

Huysmans, je vous l'ai dit alors président du jury, a vu dans ce roman de John-Antoine Nau toute la modernité et il n'hésitera pas à dire bientôt "c'est encore le meilleur que nous ayons couronné".

Pour ma part, je crois qu'avec La Marge d'André-Pierre de Mandiargues, Goncourt 1967 si gentiment offert par eMmA, c'est celui qui m'a semblé le plus dur.

L'écriture est aussi compliquée que le contenu du roman, l'auteur n'hésitant pas à écrire phonétiquement les passages qui ont trait à la démence du personnage.

D'ailleurs, je réalise que je n'ai pas parlé de la Marge... pauvres de vous, vous voyez ce qui vous attend !

Je suis bien sûr que me hante un être affreusement hostile, un être cruel qui s’est installé en moi, un être effrayant qui me torture pour me forcer à beugler, à me contorsionner comme un possédé.

John-Antoine Nau, Force ennemie

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Henri Béraud, Le Vitriol de lune - Goncourt 1922

24 Juin 2020, 21:24pm

Publié par Parisianne

Henri Béraud, Le Vitriol de lune - Goncourt 1922

Le 13 décembre 1922, le prix Goncourt est attribué à Henri Béraud et, chose surprenante, ce sont deux romans qui sont sacrés ce jour là, Le Vitriol de lune et Le Martyre de l'Obèse. Il ne sera ici question que du premier, l'exemplaire en ma possession aux Editions Albin Michel, offert par un ami, fait, comme vous pouvez le voir, mention du prix sur la couverture, et indique un Copyright 1921.

Cette fois le prix Goncourt fut bien accueilli. Henri Béraud, romancier et journaliste riche de verve, de rigueur et de style, eut une bonne presse. Ses deux romans publiés à un an d'intervalle montraient deux aspects très différents de son talent...

Léon Deffoux, Chronique de l'Académie Goncourt 1929

Ces quelques mots de Léon Deffoux sont plutôt flatteurs. Est-ce un hasard si le roman lui est personnellement dédicacé en ces termes :

A Léon Deffoux
Fraternellement
HB

Peu importe ! La qualité d'écriture est là et ce roman qui, contrairement aux premières lignes que vous pourrez lire ci-dessous est loin d'être léger, n'en est pas moins très plaisant à lire tant le style, le vocabulaire sont choisis.

Blaise partait. Il courait le long des boutiques, ses petits poings enfoncés dans les poches de sa culotte. A côté de lui, son image bondissait en ombre rapide dans les carreaux plombés des devantures ; et, quand il sautait les flaques de la rue, l'enfant riait de se voir traversant, la tête en bas, ce ciel de nacre et de fumée qui est le ciel de Lyon.

Blaise, l'insouciant petit garçon qui saute les flaques d'eau se retrouvera bien vite orphelin et séparé de Giambattista, son oncle  génois chéri pour être recueilli par un personnage sombre mais bon qui ne tardera pas à tomber dans la débauche. Ce sont les jésuites qui sauveront l'enfant devenu grand de l'enfer des bordels. Ces mêmes jésuites qui blâment le roi Louis XV et ses mœurs dissolues jusqu'à envisager lui donner une bonne leçon.

D'aventure en aventure dans un Paris qui vit sous nos yeux, le jeune Blaise retrouvera son oncle, participera à distance au complot et se verra propulsé dans le vaste monde après l'attentat manqué qui vaudra à son auteur supplicié en place de Grève.

Le sujet est donc lourd et sérieux, la description du supplice n'est pas à mettre sous tous les yeux, mais l'histoire est réelle puisqu'il s'agit de Robert-François Damiens, qui a attenté à la vie du roi le 5 janvier 1757. Je vous invite à suivre le lien sur son nom pour lire quelques détails sur le site du Château de Versailles.

La trame est là, je ne vous révélerai pas la suite bien sûr ! 

Ce roman, en son temps, trouva son public. Son auteur, par contre, est tombé dans l'oubli et pour cause. Béraud est connu comme étant un pamphlétaire antisémite et pétainiste après avoir été pamphlétaire d'extrême gauche et journaliste au Canard Enchaîne. Il sera condamné à mort en 1944 et gracié par le Général de Gaulle, mais il passera plusieurs années au bagne pour n'en sortir que gravement malade et mourir huit ans plus tard.

Je vous invite à lire cet article de l'Express qui vous en dira plus sur le Martyre de l'obèse. La version évoquée par l'Express concernant le tollé à l'annonce du prix, je ne l'ai trouvée nulle part ailleurs. La seule constante dans les critiques, concernant Henri Béraud, est la qualité de son écriture.

Errants sur les quais brumeux et confus du Havre ils se mêlaient à la foule des coltineurs et passaient des jours entiers près de l'écluse où retentissaient du matin au soir les moulins des calfats. Ils mendièrent aux portes des cabarets, où Giambattista chantait, de sa voix molle et poignante, une chanson génoise, qui réveillait en Blaise le souvenir des après-midi lyonnais et les images troubles et dolentes de son enfance. Toujours la même chanson.

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