Les lettres prennent vie quand on s'intéresse aux autres.
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Encore un excellent conseil de mon libraire de la jolie librairie La Montée du soir, dans le 15e arrondissement de Paris.
Baisers du Singe, correspondance entre Virginia Woolf et Vanessa Bell
aux éditions de la Table Ronde.
Traduction par Carine Bratzlavsky, Anne-Marie Smith-Di Biasio
Cette correspondance entre les soeurs Stephen, plus connues sous leurs noms de dames Vanessa Bell pour l'aînée, Virginia Woolf pour la cadette, les plus célèbres de la fratrie composée par ailleurs de deux garçons, Thoby, le second, et Adrian le petit dernier, s'étend de 1904 à 1941 date de la mort de Virginia qui conclue ainsi sa dernière lettre à sa soeur :
" Je n'arrive presque plus à penser clairement. Si j'y arrivais je te dirais tout ce que toi et les enfants avez représenté pour moi. Je crois que tu le sais.
J'ai lutté mais je n'y arrive plus.
Virginia"
Ce n'est pas divulguer la fin que de parler du suicide de Virginia, tout le monde le sait ! Mais si je commence par évoquer ce drame, c'est pour mieux insister sur la légèreté du reste.
Mais parlons d'abord de l'objet livre qui est très beau, illustré de nombreuses photos mais aussi des travaux de Vanessa, toiles et couvertures des livres de son illustre soeur.
Les Editions de la Table Ronde ont fait un travail remarquable sur cet ouvrage. Et nous avons eu la chance de rencontrer l'éditrice, Alice Déon [petite parenthèse, Alice Déon à la Montée du soir, il n'y a pas de hasard et il est bien heureux !), accompagnée des deux traductrices, l'une spécialiste de Virginia Woolf, l'autre concentrée sur les lettres de Vanessa, et des jeunes femmes qui ont travaillé avec elles pour mener à bien ce projet énorme et passionnant. Il faut rappeler que sur Virginia, tout a été dit, ou presque, que sa correspondance a déjà été traduite, étudiée, disséquée mais ce n'est pas le cas de la correspondance avec sa soeur aînée.
Le livre offre donc la correspondance mais en plus, et c'est ce qui rend la lecture si intéressante, de nombreuses informations nous sont données par de petits textes courts qui viennent ponctuer les lettres en présentant le contexte ou certains détails utiles. Sans ces ajouts, la lecture aurait été fastidieuse. Avec, elle est passionnante.
J'ai repensé à notre conversation aujourd'hui et j'ai l'impression de ne pas avoir été assez claire. Tu dois être raisonnable, ce qui veut dire que tu dois accepter que Leonard et moi sommes meilleurs juges que toi. Il est vrai que je ne t'ai pas beaucoup vue ces derniers temps, mais j'ai souvent pensé que tu avais l'air très fatiguée et je suis certaine que si tu acceptais de te laisser aller et de ne rien faire, tu ressentirais ta fatigue, et serais bien contente de te reposer un peu. Tu es dans cet état où l'on refuse de reconnaître ce qui ne va pas, mais ce n'est pas le moment de tomber malade.
Comment allons-nous faire quand on sera envahis si tu es une pauvre invalide - que serais-je devenue ces trois dernières années si tu n'avais pas été là pour me maintenir en vie et souriante.
Tu ne sais pas combien j'ai besoin de toi. Je t'en prie, sois raisonnable, ne serait-ce que pour cette raison. Fais ce que te conseille Leonard et arrête de récurer des sols dont on se fiche bien qu'ils restent sales à jamais. Leonard et moi sommes reconnus pour notre bon sens et notre franchise, alors tu dois nous faire confiance.
Il ne sera pas question ici de l'oeuvre de Virginia, je la connais à peine, mais bien de la relation entre les deux soeurs, l'une peintre, la seconde écrivain.
Connaissez-vous Vanessa Bell ? Pour être honnête, j'ignorais jusqu'à l'existence de cette femme pourtant vraiment intéressante et sympathique. Grande soeur de Virginia, elle a veillé autant que possible sur cette cadette fragile nerveusement, tout en menant de front sa carrière d'artiste et une vie de voyages avec ses deux compagnons (Clive Bell, critique d'art qu'elle a épousé, et Duncan Grant, peintre) et ses trois enfants, Julian et Quentin de son premier mariage, Angelica de sa relation avec Duncan Grant.
Plusieurs personnes m'ont dit que ton tableau des femmes gigantesques avait été une révélation pour eux. Une chance qu'elle n'écrive pas, me dis-je.
Voilà exactement le ton de ces échanges ! Les deux soeurs se montrent légères, taquines, un peu jalouses parfois, sérieuses et soudées dans les épreuves (la mort de leur frère ou du fils aîné de Vanessa) et c'est ce naturel qui rend les lettres si plaisantes même si on se perd parfois dans la multitude de noms.
Elles n'hésitent pas à réclamer des potins, à se plaindre de leur domesticité, à égratigner quelques relations qui n'ont pas l'heur de leur plaire, à se donner des conseils et des avis, à se réprimander l'une l'autre aussi parfois. C'est plein d'amour, de doutes, de colères et de curiosité.
Pour un résultat vif, drôle, riche et tellement vivant !
Il ne reste plus personne à Londres à qui parler de mes écrits ou de ceux de Shakespeare. Je commence à penser que je ferais mieux d'arrêter d'écrire des romans, puisque tout le monde s'en fiche qu'on les écrive ou non. As-tu parfois l'impression que ta vie entière est inutile - qu'elle se déroule dans un songe dans lequel de rudes bison débarquent de temps à autre ? ou es-tu toujours certaine de compter, et davantage que les autres ?
Mais bien sûr, ce n'est pas leur vie privée qui a particulièrement retenu mon attention, leurs petits soucis domestiques m'ont fait sourire mais j'ai été absolument séduite par leur manière d'aborder leur époque avec à la fois une modernité étonnante et un conservatisme déconcertant. J'ai aussi beaucoup appris puisque comme je le disais, je n'avais jamais entendu parler de Vanessa Bell qui est pourtant une artiste renommée qui a beaucoup voyagé en Europe, Paris et l'Italie étaient ses points d'ancrage après l'Angleterre bien sûr.
J'ai découvert le Bloomsbury Group, l'un des premiers collectif bisexuel fondé en Angleterre en 1904 par Thoby Stephen au 46 Gordon Square qui n'est autre que la demeure de la fratrie Stephen à la mort de leurs parents. Se réunissent là des artistes, universitaires et intellectuels britanniques, ils prônent une grande liberté et ouverture d'esprit mais ne s'adressent finalement qu'à une classe sociale élevée dont ils sont majoritairement issus. Il n'est pas rare de voir des couples se faire et se défaire, les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes mais aussi des couples prêts à fonder une famille comme Vanessa et Clive Bell. Virginia de son côté, bien que mariée à Léonard Woolf, est connue pour préférer les femmes et ses amours avec la poétesse Vita Sackville-West ne sont un secret pour personne !
Ce n'en sont pas moins des artistes reconnus et bien présent sur la scène intellectuelle britannique. Ils organisent des expositions sur le postimpressionnistes en 1910 et 1912, afin de présenter au public anglais des peintres comme Cézanne ou Matisse puis plus tard Picasso.
Je vous rappelle que Vanessa voyage en France, elle visite les expositions et cite même à un moment de sa correspondance Berthe Morisot et le magnifique tableau de Renoir, les Parapluies qui était exposé à Orsay pour la superbe exposition Renoir et l'amour.
L'Omega Workshops, coopérative dans laquelle les artistes mêlent art et arts décoratifs, créant ainsi meubles, papiers peints ou encore céramiques découlera naturellement des réflexions de tous ces acteurs de la modernité. Les membres ne signent pas individuellement leurs oeuvres qui sont estampillées d'une simple lettre Omega.
Il y aurait encore beaucoup à dire mais mon billet est déjà bien long, la chaleur suffit à vous assommer, je ne tiens pas à en rajouter. Bravo à celles et ceux qui seront arrivés jusque là !
Vous aurez compris qu'au delà du plaisir littéraire, ce livre a su piquer ma curiosité dans de nombreux domaines. J'ai aimé lire, chercher les oeuvres, écouter aussi les musiciens croisés dans ces pages. Il me reste maintenant à lire Virginia Woolf, grosse lacune à combler.
Un dernier mot tout de même pour Léonard Woolf qui a tout fait pour protéger Virginia de ses démons en créant la maison d'édition Hogarth Press qui édite les oeuvres de son épouse.
Il faudrait aussi parler de Clive Bell, Duncan Grant, Roger Fry et tant d'autres.
Je mets quelques liens à suivre si vous êtes curieux de ce petit monde, et ne saurait trop vous conseiller cette lecture d'une grande richesse.
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