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Les musardises de Parisianne

John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

29 Juin 2020, 09:46am

Publié par Parisianne

John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

Je prie les amis inconnus qui voudront bien me, ou plutôt nous, lire de ne pas réclamer d'urgence, mon internement à Sainte-Anne ou dans tout autre asile. [...]
Force ennemie est en réalité l'oeuvre d'un aliéné à demi-lucide que j'ai pu souvent et longuement visiter et qui me chargea, peu de temps avant sa mort, de publier sa prose après l'avoir revue.
Or, mes retouches ne portent que sur des détails. Le fond demeure parfaitement insane malgré une apparence de suite dans les idées. C'est peut-être, à mon humble avis, ce qui rend l'ouvrage curieux, voire intéressant, pour des lecteurs doués de quelque indulgence. [...]

Mon habituelle modestie [...] me pousse à faire aux amis lecteurs une dernière recommandation.
Quand ils découvriront, par hasard, dans les pages qui suivent un passage bien écrit, des finesses d'expression, une phrase dénotant de la délicatesse de sentiments, de la hauteur morale, -- une belle âme enfin ! -- qu'ils n'hésitent pas une seconde à m'attribuer le passage, les finesses, la phrase...

Vous pouvez ci-dessus lire un extrait de l'Avertissement par lequel s'ouvre le livre et qui est signé :

Huelva, 28 juin 1902
John-Antoine Nau

Il s'agit donc, comme vous pouvez le voir sur la première photo, du Prix Goncourt 1903, c'est-à-dire, le premier prix Goncourt décerné par la toute nouvelle Académie.

Je remercie mon amie Isabelle qui n'a pas son pareil pour me dénicher des pépites !

Je vous invite à lire la 4e de couv. du recueil, le texte de Jean-Baptiste Baronian (auteur Belge d’œuvres fantastiques) est tout à fait intéressant. Et la présentation des éditions Gramma pour cette collection Le Passé du Futur ne l'est pas moins.

 

John-Antoine Nau, Force ennemie - Goncourt 1903

Parlons un instant de l'auteur, aujourd'hui oublié du plus grand nombre, c'est vrai. John-Antoine Nau - pseudonyme d'Eugène Torquet - vit dans le Var, peu le connaissent à Paris, son nom apparaît pourtant parfois au sommaire de la Revue Blanche (1889-1903), revue littéraire et artistique à tendance anarchiste, qui a eu Félix Fénéon pour secrétaire de rédaction.

Félix Fénéon, que je croyais avoir déjà évoqué ici mais il semble qu'il n'en soit rien, est un personnage dont vous connaissez la silhouette pour l'avoir vue dans l'un des tableaux de Toulouse-Lautrec pour la Goulue, mais au-delà de cette anecdote, c'est un personnage très intéressant, il me faudra revenir sur le sujet, et... pour revenir à ce qui nous occupe, un grand ami de John-Antoine Nau. 

Félix Fénéon est à droite, avec sa barbiche et son petit chapeau !

Félix Fénéon est à droite, avec sa barbiche et son petit chapeau !

C'est donc le 21 décembre 1903, que l'Académie Goncourt, sous la présidence de Joris-Karl Huysmans qui occupera la charge jusqu'en 1907 année de sa disparition, que le premier Goncourt est décerné sans le tapage médiatique que l'on connaît aujourd'hui. 

Je ne résiste pas à vous citer Lucien Descaves "Ah ! que l'Académie Goncourt était belle quand elle décerna pour la première fois son prix annuel. Nous étions tout feu, tout flamme ! A nous le zèle des néophytes !... Nous avions une mission à remplir, laquelle était de démontrer l'utilité de la Fondation Goncourt en tant que dispensatrice d'un prix destiné à signaler et à soutenir des débuts littéraires pleins de promesses !"

L'histoire nous montrera quelques loupés en matière de "débuts littéraires à soutenir" mais ce qui peut parfois être traité d'erreur de jugement contribue à alimenter les chroniques. Nous savons tous qu'aujourd'hui, quel que soit le choix d'un jury, et dans tous les domaines, il a dans l'instant ses détracteurs ! Nous ne nous arrêterons pas à cela !

Premier jury Goncourt, photo empruntée à Léon Deffoux dans Chronique de l'Académie Goncourt, 1929

Premier jury Goncourt, photo empruntée à Léon Deffoux dans Chronique de l'Académie Goncourt, 1929

J’avoue que j’éprouve un désespoir profond, si sincères que soient mes convictions de « partageux ». Il va falloir désormais être surveillé, espionné par cet être d’espèce différent et peut-être redoutable. Je n’aurai plus jamais la ressource de me « réfugier en moi-même ». Je n’y serai pas seul ! L’ultime abri dont un forçat maltraité, dont un chien battu peuvent jouir ne sera plus un abri pour moi ! Toujours une présence, même si j’agonise de douleur !

John-Antoine Nau, Force ennemie

Que dire de Force ennemie ? C'est un livre qui n'est pas d'abord facile, son sujet compliqué, l'intrigue se déroule majoritairement en univers psychiatrique et flirte avec le fantastique et le style parfois décousu - mais l'auteur nous avait prévenus - ne facilitent pas la lecture. Je vous avais dit dans l'article sur le 2e Goncourt, celui attribué à Léon Frapié pour La Maternelle, que celui-ci c'était mieux vendu que le précédent, cela s'explique aisément.

Il y a du Horla un peu dans l'oeuvre de J-A Nau, un double violent prend possession du paisible héros, cela rappelle forcément l'oeuvre de Maupassant. Ce qui est amusant d'ailleurs c'est de retrouver la même illustration sur les deux œuvres, en fonction des éditions, il s'agit du tableau de Courbet Le Désespéré.

Mais il y a également un côté littérature fantastique voire science fiction, et c'est bien ainsi qu'il a été souvent catalogué. 

Le texte peut être un peu dérangeant.

Tu sais, peut-être que ta planète de boue n’est pas le seul astre habité. Il y a des mondes supérieurs au tien, _ en assez grand nombre ; d’inférieurs aussi ; _ et ceux-là sont presque innombrables.

John-Antoine Nau, Force ennemie

Huysmans, je vous l'ai dit alors président du jury, a vu dans ce roman de John-Antoine Nau toute la modernité et il n'hésitera pas à dire bientôt "c'est encore le meilleur que nous ayons couronné".

Pour ma part, je crois qu'avec La Marge d'André-Pierre de Mandiargues, Goncourt 1967 si gentiment offert par eMmA, c'est celui qui m'a semblé le plus dur.

L'écriture est aussi compliquée que le contenu du roman, l'auteur n'hésitant pas à écrire phonétiquement les passages qui ont trait à la démence du personnage.

D'ailleurs, je réalise que je n'ai pas parlé de la Marge... pauvres de vous, vous voyez ce qui vous attend !

Je suis bien sûr que me hante un être affreusement hostile, un être cruel qui s’est installé en moi, un être effrayant qui me torture pour me forcer à beugler, à me contorsionner comme un possédé.

John-Antoine Nau, Force ennemie

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M
Bonjour Anne,<br /> <br /> brrrrrr. Ton excellent compte-rendu intrigue mais met en garde également. ce livre est dur. Mais sir l'occasion se présente, je le lirai. Merci Anne<br /> Bises
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I
Bel article ! Le fait est que la lecture de ce livre est plutôt déroutante, mais l'auteur a eut le mérite d'être novateur pour l'époque au moins dans la tournure et dans les langages utilisés par certains des personnages. Je suis heureuse d'avoir humblement participé à votre recherche "Goncourt", sans votre belle idée je n'aurais probablement jamais lu J. A. NAU.
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P
Et moi sans votre concours je n'en aurais pas lus tant !