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Les musardises de ParisiAnne

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Culture, littérature et découvertes. © Les musardises de ParisiAnne


8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925

Publié par Parisianne sur 10 Juin 2025, 14:31pm

Catégories : #1925, #ART, #Art Déco, #Architecture, #Paris

Village du jouet - Prise de vue par Auguste Léon, octobre 1925 - Musée Albert Khan

Village du jouet - Prise de vue par Auguste Léon, octobre 1925 - Musée Albert Khan

Ma chère Juliette,

Tu ne devineras jamais qui est là !

Notre cousin Pascal ! Tu sais le fils de Tante Yvonne. Celui qui était en Amérique, nous l'avons trop peu connu et étions trop petites alors pour comprendre sa chance mais le voici de retour avec tant de choses à raconter que mes journées se sont encore allongées !

Il est aussi gentil que Tante Yvonne est revêche. Même mon oncle, qui veille avec tant d'attention sur moi, ne cesse de recevoir critiques et litanies de sa sœur aînée, dans ses lettres quotidiennes. Heureusement que nous n'avons pas le téléphone ! 

"Elle n'est jamais contente, elle n'est pourtant pas parisienne !" nous a t-il dit dernièrement !

 

Il n'a pas tout a fait tort, les parisiens sont très râleurs. Par chance, sur l'Exposition ils sont souvent noyés dans la multitude de touristes étrangers ou provinciaux, nous ne prêtons guère attention à eux, sauf lorsqu'il s'agit de nos visiteurs bien sûr. Et crois-moi, certains ne sont pas faciles ! 

Tu n'imagines pas le monde qu'il peut y avoir, c'est parfois impossible d'avancer et il faut faire preuve de patience et de vivacité pour esquiver tel ou tel badaud afin de se faufiler.

8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925

Depuis que Pascal a débarqué chez nous, toute la famille est en effervescence. Figure-toi qu'il est particulièrement intéressé par l'Exposition et se promet de venir aussi souvent que possible. Je crois d'ailleurs qu'il a quelques relations sur place. Je n'ai pas osé poser de questions mais il me tarde d'en savoir plus. En tout cas, il ne comprend pas pourquoi les Etats-Unis ont décliné l'invitation à participer à notre Exposition, et il se fâcherait presque quand il en parle !

"Comment un si jeune pays peut-il craindre de n'être pas moderne ?" dit-il chaque fois.

Mais peut-être que l'idée de modernité est plus difficile à comprendre que l'on ne pense.

En 1893, décrivant l'exposition universelle néo-classique de Chicago, l’architecte américain Louis Sullivan, annonçait que l’architecture de son pays se condamnait à « 50 ans de malédiction ».
Encore dans les années 20, il n’aura de cesse de dire et d’écrire : "nous sommes des américains, pas des romains".

Te l'ai-je déjà dit ? En plus des Etats-Unis, l'Allemagne manque également. Pascal m'expliquait que l'invitation avait été trop tardive pour permettre au pays de s'organiser.

Bien sûr, nombreux sont ceux qui pensent que c'est une manœuvre politique. Je ne sais comment, moi-même, j'aurais réagi face au pavillon allemand. Mon cher papa me manque tant, j'ignore si je serais capable... mais passons, l'heure n'est pas aux larmes.

8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925

Je soupçonne tante Germaine d'avoir parlé à Pascal de mon goût pour la presse, il est arrivé avec plusieurs exemplaires d'une revue que je ne connaissais pas, Les Annales politiques et littéraires. Il me les a toutes offertes et prévenue qu'il continuerait à les recevoir tous les dimanches et que chaque exemplaire me serait transmis, même quand il aura quitté Paris, n'est-ce pas une gentille attention. Il y a même numéro spécial sur l'Exposition que je conserverai en souvenir.

Il me tarde de découvrir toutes ces nouveautés. Nous aurons bientôt des lectures à partager chère petite cousine même si je manque de temps pour notre activité préférée. Mais pour le moment, ma tante Germaine est comme moi, et le soir quand je ne rentre pas trop tard, nous nous retrouvons toutes les deux dans la salle avec toutes les revues éparpillées sur la table à ne plus savoir où donner de la curiosité. Ce sont de joyeux moments délicieusement bavards et je goûte tout particulièrement le calme de l'appartement après des journées effervescentes.

J'ai vu en feuilletant les revues qu'Henri de Régnier, Tristan Bernard ou Roland Dorgelès avaient contribué, mais aussi Mme Colette. J'aimerais tant voir cette pièce musicale L'Enfant et les sortilèges qu'elle a écrite pour Monsieur Ravel et qui a été présentée, il y a quelques semaines, à Monaco, je crois.

C'est une pièce musicale pour les enfants capricieux, peut-être sera t-elle jouée au théâtre de l'Exposition où les familles pourraient venir l'écouter après la visite du Village du jouet. Une manière de rappeler à leurs bambins de cesser leurs caprices, certains sont de vrais petits tyrans !

8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925

Ce village du jouet est un bien bel endroit, pas seulement réservé aux enfants d'ailleurs. Il est situé à proximité des péniches, j'aime bien apercevoir son porche fleuri et son Moulin des chansons qui culmine à une douzaine de mètres de hauteur d'après les spécialistes. Les architectes Pelletier ont réalisé un joli travail mais les visiteurs sont nombreux à trouver l'exposition en dessous d'une précédente présentation faite pendant la guerre au pavillon de Marsan. Tante Germaine, a d'ailleurs elle-même exposé, pendant la guerre, des poupées de sa création aux côtés de celles de Madame Lazarska. I​​​​l me semble que les poupées étaient vendues au profit des émigrés polonais.

Quel dommage que ma tante soit en froid avec son frère, c'est une Poiret elle aussi, comme ses autres sœurs elle a beaucoup de talent.

Dans ce village du jouet au moins, les enfants n'ont qu'à admirer des joujoux créés par des artistes comme Messieurs Poulbot ou Hellé, je ne connais pas les autres. Mais l'idée est bien de montrer la fabrication française de jouets qui ne manquent pas de charme, et moi qui n'ai pas vue la précédente exposition, je suis conquise. Je suis certaine que notre petit Jean écarquillera grands ses beaux yeux bleus, même si je l'entends déjà dire qu'il n'est plus un bébé et que les soldats de plombs et autres jouets en bois ne sont plus de son âge !

 

Dessins de André Hellé extraits du tour du Monde en 80 pages
Dessins de André Hellé extraits du tour du Monde en 80 pages

Dessins de André Hellé extraits du tour du Monde en 80 pages

Tu sais qu'avec Isabelle nous tentons de parcourir toute l'Exposition, nous manquons souvent de disponibilité mais hier était une journée plus légère, nous avons enfin pu découvrir quelques portes, certaines sont étonnantes.

Il faut dire que nous avions énormément travaillé durant le week-end, j'ai assisté à ma première soirée de fête sur la péniche Orgues, Isabelle a également participé en remplacement d'une autre de mes collègues. Nous avons donc pu profiter ensemble de ce moment exceptionnel.

Je te sens bondir, oui je sais, j'aurais dû commencer par ce récit mais vraiment ma Juliette, tout est si extraordinaire que l'ordre de mes lettres n'a pas d'importance, je peux t'assurer que de la Fosse aux ours de Benjamin Rabier dans le village du jouet aux nombreux pavillons, je vais d'émerveillement en émerveillement !

Mais tu as raison d'une certaine manière, j'ai vécu là quelque chose de nouveau et je te promets que je t'en reparlerai plus en détail très bientôt.

La presse avait prévenu les foules, il y avait même un encart dans l'Intransigeant du 6 juin, le gala de la Fantaisie organisé par Paul Poiret ne pouvait être autrement que somptueux ! Et je te promets que ce fut le cas. Tu connais, je t'en ai déjà parlé, le talent de Monsieur Poiret pour l'organisation de soirées pleines d'extravagances, son goût également pour les collaborations avec des artistes peintres, notamment Monsieur Dufy, alors bien sûr, chacune de ses fêtes est un événement. 

Tout le monde était en effervescence, ce qui n'a pas empêché Monsieur Poiret de donner une conférence sur "La couture devant l'opinion" dans l'après-midi. Cet homme est un tourbillon, il a également besoin de montrer qu'il est toujours un des acteurs principaux de la mode même si les mauvaises langues insistent sur la concurrence. D'ailleurs, ce même soir, il y avait un gala organisé au Pavillon de l'Elégance par les maisons Callot, Jenny, Lanvin et Worth. Décidemment, ces quatre-là sont toujours en embuscade ! (Mais il me tarde tout de même d'aller voir leurs créations).

Pour nous une soirée riche et dense, nous n'étions pas costumées avec la Fantaisie des participants bien sûr, nous sommes là pour veiller au bon déroulement de la soirée, tendre un chaise ou un éventail aux dames et faire en sorte que les serveurs n'hésitent pas à apporter un rafraîchissement.

La veille, vendredi 5 juin, nous avions accueilli le dîner de la délégation belge venue pour l'inauguration du Pavillon. Mais je ne suis pas restée, Monsieur Poiret est très attentif à la fraîcheur de notre teint, il veille à ce que nous nous reposions un peu tout de même.

8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925

J'aurais encore tant de choses à te raconter. Je reviendrai sur la soirée, promis, et sur les portes aussi qui sont d'une grande diversité.

Il y a ici de nombreuses prouesses architecturales, tout s'est fait assez vite et de façon provisoire, cela a parfois des conséquences terribles puisque au début du mois, la foule, lors d'une bousculade pour accéder à l'Exposition, a fait basculer un pilier vers la Porte de la Concorde, un enfant a succombé à ses blessures, alors nous tentons vraiment de flâner aux heures les plus calmes mais elles sont rares !

Avant de te quitter, tu as dû apprendre la mort de Monsieur Pierre Louÿs, cet écrivain dont les adultes nous ont si souvent raconté le canular qui avait fait grand bruit. Nous n'aurions pas eu l'autorisation de lire ses œuvres. Encore aujourd'hui, elles sont rangées sous clé dans le bureau, mais mon Oncle riait, hier,  en évoquant la manière dont ce poète reconnu avait berné tout le monde avec ses chansons de Bilitis, soi disant traduction d'une poétesse grecque ! Le texte est une pure création de Pierre Louÿs, Monsieur Debussy a d'ailleurs mis en musique certains poèmes. Voilà donc un farceur  intelligent qui nous quitte. D'après mon oncle, Roland Dorgelès, dans un autre genre, est aussi un roi du canular, nous l'avons vu à l'oeuvre avec sa critique de l'art moderne et la toile qu'il a faite peindre à un âne ! J'espère pour ma part que ses écrits dans les Annales seront légers et drôles !

Je crois que l'acteur Lucien Guitry est également mort la semaine dernière. Dommage, j'ai tant entendu parler de lui que j'aurais aimé avoir au moins une occasion de le voir sur scène. Son fils Sacha a repris son rôle au théâtre, peut-être aurons-nous l'occasion de l'entendre un jour.

Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin - gravures sur bois de Charles-Jean Hallo - Reliure Pierre-Emile Legrain (photo wikipédia)
Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin - gravures sur bois de Charles-Jean Hallo - Reliure Pierre-Emile Legrain (photo wikipédia)
Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin - gravures sur bois de Charles-Jean Hallo - Reliure Pierre-Emile Legrain (photo wikipédia)
Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin - gravures sur bois de Charles-Jean Hallo - Reliure Pierre-Emile Legrain (photo wikipédia)

Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin - gravures sur bois de Charles-Jean Hallo - Reliure Pierre-Emile Legrain (photo wikipédia)

J'attends encore un peu pour te donner la réponse à la devinette de ma lettre du 5 juin, soit tu cherches encore, soit tu n'as pas trouvé ! Tu connaîtras bientôt la réponse,  pense à une petite chose que nous portons sur nous et qui malheureusement parfois se détache sans que nous nous en rendions compte. Il arrive que cela soit un peu fâcheux. Tu devines ?

Cette fois, assez bavardé, il est vraiment temps que ce courrier parte, je t'embrasse très affectueusement sans oublier tes chers parents et ton petit frère.

Anne,

Paris, ce mardi 9 juin 1925

8e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs mardi 9 juin 1925
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M
Bonjour Anne, <br /> Toujours aussi prenantes tes lettres. Quel travail pour écrire tout ça!<br /> Bisous
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L
Ah comme les publicités avaient de la classe, je crois que je j'aurais pris le temps de les regarder quand celles que l'on nous assène sont si niaises. A vous lire, je sens l'ambiance et ce n'est pas un paradoxe, c'est comme quelque madeleine de la tante Léonie dont le goût et l'odeur oublient le temps qui passe. Je n'ai pas connu les arômes de cette époque, ni les saveurs mais j'ai comme un souvenir de ces fragrances en lisant vos textes. Sans bien sûr vous dire que je vois les scènes comme si j'étais au cinéma et avec un peu plus d'imagination, comme si j'étais dans les films, mais là, quand même ...
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L
Ah, les jouets de ma mère...
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L
Toute une époque avec son carnet mondain littéraire ... A suivre la carrière du fils deLucien Guitry
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V
Encore une belle lettre, et j'aime beaucoup les images que tu mets pour illustrer. Gros bisous Anne. cathy
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