Si Chère Juliette,
Le temps court trop vite pour moi et pourtant, ce n'est pas faute d'essayer de le retenir ! Tu n'imagines pas à quel point les journées semblent de plus en plus courtes, et ce n'est pas uniquement à cause du ciel gris. Il nous faut à la fois vivre l'instant présent et accueillir les visiteurs, encore assez nombreux certains jours, et penser à la manière dont il faudra tout ranger avant le grand départ. J'ignore absolument ce que deviendront les péniches, et je me garderais bien d'interroger Monsieur Poiret pour qui c'est un sujet sensible.
/image%2F0404793%2F20251017%2Fob_afd239_le-petit-parisien-feuilles-impots.jpeg)
Il n'y a pas que le ciel qui soit gris d'ailleurs, comme si les feuilles d'automne saupoudraient, en tombant, des humeurs moroses ; pourtant il y a eu encore un concours horticole, il y a de belles fleurs en automne et les jardins sont toujours parés de couleurs.
Mais les adultes râlent aussi en raison des impôts, j'ai bien aimé cette petite blague que je t'ai découpée dans l'Intransigeant. J'entends déjà mon oncle te dire que nous avons beaucoup de chance de rire de choses si sérieuses ! Embrasse le bien de ma part ton si cher papa.
Malgré la fin proche, certains officiels arpentent encore les rues de l'Exposition. J'ai croisé une délégation Tchécoslovaque la semaine dernière, je ne sais pas très bien qui était qui mais ils avaient l'air satisfaits de ce qu'ils avaient vu, et cela faisait plaisir ! D'ailleurs, au Grand Palais, dans la section Tchécoslovaque, j'ai moi-même repéré de fort belles boîtes de crayons et une gomme avec un éléphant qui plairait beaucoup à Jean.
C'est très intéressant de voir comment chaque pays est venu présenter ses spécialités et ses talents. Pascal, qui a beaucoup de connaissances dans tous les domaines, nous a expliqué que le fondateur de la société Hardtmuth, qui fabrique ces crayons est un architecte et inventeur et industriel viennois dont les fils ont déplacé la production en Bohème.
![]()
|
![]()
|
Quelle chance après les années terribles de la guerre qu'enfin les hommes se retrouvent pour partager leurs talents, nous ne demandons qu'à croire que cela durera toujours, pourtant la mine froncée de mon oncle Bongard quand il lit les nouvelles m'inquiète parfois.
Mais les Accords de Locarno ont été signés, je l'ai lu dans le journal, les pays se sont engagés dans une paix durable, il ne peut en être autrement. Il faudrait un fou dangereux pour vouloir un retour de la guerre.
/image%2F0404793%2F20251018%2Fob_629c98_le-petit-parisien-18-octobre-pacte-r.jpeg)
Enfin, je suis allée puisque j'arrivais par la Porte de la Concorde, faire une visite à ce pavillon Tchécoslovaque qui réjouissait tant ses dirigeants et j'y ai vu de belles choses mais finalement assez classiques, disons plutôt très marquées régionalisme. Je suis tout de même tombée sous le charme des dentelles, quel talent ! Et des vases magnifiques qui appelleraient des bouquets grandioses.
Une petite anecdote bien sympathique ! En quittant le pavillon, je suis allée voir la porte de la bibliothèque de Reims, je t'en parle très vite, et je flânais par une allée que j'ai finalement peu empruntée ces derniers mois et qui m'a fait passer devant la Société industrielle de Sainte-Marie-aux-Mines, pavillon construit pas les frères Gallot (encore des frères !) pour les produits de filatures et tissages, qui se trouve juste à côté de l'Office National du vin, ce joli kiosque construit par l'architecte Laprade et où l'on peut goûter des vins, ce que bien sûr je n'ai pas fait, il était bien trop tôt. A côté, se tient le portique des marbres du Languedoc réalisée par l'architecte Jean Walter, tu sais, c'est lui qui a construit ce bel ensemble que l'on appelle "la Petite Alsace" (13e) où nous étions allées nous promener.
Je longeais le pavillon de la Ville de Paris, de l'architecte Bouvard, quand un jeune garçon s'est approché de moi pour m'offrir un éventail publicitaire. Il était fort sympathique et s'est amusé de m'offrir un tel objet à cette saison mais il était assez fier de pouvoir me taquiner en disant qu'il me l'offrait aujourd'hui parce qu'il était assorti à ma tenue !
Et c'est vrai, chose assez rare, je portait un chapeau vert de Monsieur Poiret !
Nous avons bavardé un instant, comme moi il a travaillé sur l'Exposition depuis les premiers jours et se désole de sa fermeture prochaine. Mais nous nous sommes rassurés l'un l'autre en évoquant les demandes qui sont faites de prolongation et même de pérennité puisque nous avons vu dans les journaux que certains officiels, si heureux du succès de notre Exposition, envisagent de faire en sorte qu'elle soit maintenue et serve de vitrine à nos artisans. Ce serait merveilleux mais je peine à imaginer les parisiens des quartiers concernés applaudissant à toutes mains à ce projet qui les priverait de certains axes de circulation.
/image%2F0404793%2F20251018%2Fob_feed37_pavillon-ville-de-paris.jpg)
Pavillon de la Ville de Paris
L'amusant dans cette rencontre, c'est que le magnifique éventail publicitaire que m'a remis ce charmant garçon est à l'effigie de Ricqlès, tu sais la liqueur de menthe. Isabelle m'avait déjà trouvé un calendrier de poche qui ne me quitte jamais. Alors avec l'éventail, me voici porte drapeau de la maison Ricqlès, petite émotion puisque je me souviens très bien que nous en mettions des flacons dans les colis à destination du front que nous envoyions à mon cher papa, Ricqlès. L'alcool de menthe a été très utilisé comme antiseptique pendant la guerre.
Voilà, les rencontres, les petites histoires et les jolis souvenirs qui resteront de ces jours magiques que nous avons vécus ici. Mais ce n'est pas tout, mon jeune ami m'a expliqué qu'en temps normal, il travaillait dans une imprimerie, la maison Chambrelent, spécialisée dans les imprimés publicitaires, et qu'il a souhaité mettre son activité au service de l'Exposition. Il m'a invitée à passer voir l'imprimerie quand j'aurai du temps, ce que je ne manquerai pas de faire, tu penses bien que cela m'intéresse, je n'y connais encore rien dans ce domaine.
/image%2F0404793%2F20251018%2Fob_493ba0_img-6273.jpg)
Éventails publicitaires - imprimerie Chambrelent. Merci Christian pour cette découverte
Tu vois petite cousine, il me reste encore beaucoup à apprendre mais aussi beaucoup à découvrir ici ! D'ailleurs, je sens que tu piaffes d'impatience, et me trouve bien trop bavarde, depuis que tu as lu, au début de ce courrier, le mot "bibliothèque". Il est vrai que nous n'avons pas pris le temps lorsque tu étais là d'aller admirer plus précisément la porte de la bibliothèque de Reims devant laquelle nous n'avons fait que passer.
L'architecte Sainsaulieu en est l'auteur des plans, l'entreprise Schwartz-Haumon a réalisé cette magnifique porte en fer forgé qui devrait être installée dans cet ensemble qui constituera une magnifique bibliothèque dans le style moderne, j'espère que nous aurons l'occasion de nous y rendre ensemble.
Lorsque j'y suis passée, un groupe de touristes en provenance de différents pays très lointains, Amérique, Chine, Nouvelle Zélande, Australie, etc., admiraient la porte et comme j'admirais à leurs côtés, certains m'ont abordée en me disant qu'un tel travail attirerait encore le monde entier dans 100 ans... je n'en doute pas un seul instant et je suis merveilleusement heureuse d'avoir été là pour le vivre !
Petite cousine, j'aurais encore tant à te dire mais il me faut envoyer mon courrier aujourd'hui si je veux qu'il te parvienne assez vite. J'espère revenir vers toi au plus vite !
Je t'embrasse très affectueusement, et n'oublie pas de serrer ton petit frère dans tes bras pour moi (j'ai trouvé un nouveau timbre pour sa collection) et d'embrasser tes chers parents.
Anne
Paris, ce samedi 18 octobre 1925
Bibliothèque Carnegie, Reims
Timbres édités à l'occasion du centenaire
/image%2F0404793%2F20251017%2Fob_2e129f_gomme-elephant-blanche-42x30x10-160448.png)
/image%2F0404793%2F20251017%2Fob_bd9914_crayons-koh-i-noor-36523-germany-vinta.jpg)
/image%2F0404793%2F20251018%2Fob_aad00e_img-6272.jpg)
/image%2F0404793%2F20251018%2Fob_74ddda_portedelabibliothequedelavilledereims.jpg)