Ma chère Juliette,
Chaque jour qui passe nous apporte son lot de surprises et de nouveautés. J'ai encore mille et une choses à te raconter mais avant tout, j'espère que vous allez tous bien, que ton petit frère devient plus raisonnable (j'ai encore tremblé en pensant à lui en lisant dans le Petit Parisien du 1er juin que l'attraction des montagnes russes - que l'on appelle Scenic Railway - venait de rouvrir).
Tu t'interroges sur les nombreux journaux que nous pouvons parcourir, et tu as raison ! Vois-tu, il n'est pas rare qu'un visiteur oublie son journal en passant sur les péniches, ou que certains perdent le leur dans l'Exposition, je suis friande des nouvelles, alors je n'hésite jamais à ramasser un journal.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'ai une devinette pour toi. Mon amie Isabelle a initié ici une collection que je trouve tout à fait drôle en plus d'être jolie. Alors, essaie de deviner : je suis un tout petit objet que l'on perd facilement dans une bousculade ; discret, et parfois très élégant, je tombe sans bruit et suis suffisamment petit pour rouler ou glisser dans le moindre interstice, me permettant ainsi de ne pas être piétiné. Que suis-je ? J'attendrai ta réponse pour te dévoiler notre petit secret puisque maintenant, je me suis mise, moi aussi, en quête pour aider mon amie à compléter sa collection !
Oh qu'il me tarde de ta réponse pour savoir si tu auras deviné !
Tu sais que l'Exposition est une fête, et bien depuis ce week-end, les fêtes se sont ajoutées à la fête !
Nous avons inauguré les courses nautiques, les épreuves de canots et ce fut très joyeux. Tu te doutes que sur les péniches de Monsieur Poiret, nous sommes aux premières loges, il m'a même permis d'inviter Isabelle à nous rejoindre pour la soirée parce qu'en plus des joutes de la journée, les festivités se sont poursuivies à la tombée de la nuit et une fois encore nous avons été totalement subjuguées par la beauté de toutes ces lumières qui dansaient sur la Seine.
Nombreux sont les parisiens qui râlaient de voir leur fleuve utilisé comme une scène pour un spectacle géant, mais le résultat est tellement grandiose qu'aujourd'hui, je n'entends plus que des éloges des choix qui ont été faits. Enfin, ce week-end, avec le beau temps, les parisiens ont tous pris la clé des champs et ce sont majoritairement des étrangers qui ont assisté avec nous aux exercices sur l'eau.
Les anglais semblent très friands des courses sur l'eau, un travers des insulaires peut-être ! Certains parlaient même de se baigner dans la Seine, un espace dédié du côté de l'Ile Saint Louis a ouvert lundi. Je ne suis pas certaine que j'aimerais me baigner dans la Seine. N'y a-t-il pas des rats ? Brrr, je frissonne à l'idée de ces bestioles regardant de leurs petits yeux malins les baigneurs insouciants ! Sans moi !
Te souviens-tu de cet encart dans le Figaro d'avril qui parlait d'une compétition de surf-riding ? Je t'en avais parlé, je crois. J'ai recopié une partie de l'article.
C'est la première fois que nous verrons en France ce genre de sport. Le Surf-Riding, littéralement le chevauchement de la vague, est d'origine américaine. Un radeau est remorqué à toute vitesse par un bateau à moteur, et sur le radeau, un nageur debout maintient son équilibre grâce à une aussière fixée à l'avant du radeau. Le vainqueur est le nageur qui reste le plus longtemps sans tomber à l'eau.
Sur les plages à la mode, en Floride et en Californie, les concours de Surf-Riding obtiennent toujours le succès le plus complet.
Le succès a été le même ici ! Nous étions tous très intrigués mais les nageurs de tous pays nous ont impressionnés, même les français entraînés par la Fédération Française de Natation ont su se montrer à la hauteur malgré leur découverte récente de cette activité.
C'était drôle de les voir, et je tremblais de les voir tomber à l'eau. Il y en a eu bien sûr, mais tout était prévu pour les récupérer facilement. Tu n'imagines pas le monde qu'il y avait partout, les quais, les berges, tout était noir de monde dans une ambiance très estivale et chaleureuse.
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Les plus fortunés étaient dans les restaurants des bords de Seine, les autres partageaient des paniers repas assis ici où là, c'était très joyeux. J'ai aperçu deux dames tranquillement installées sur quelques chaises pour profiter de leur repas, elles étaient seules au monde au milieu d'une foule dense, très dignes sous leurs chapeaux, une nappe posée sur les genoux et une bouteille de vin sur une chaise.
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J'aimerais tant avoir un de ces appareils photos moderne et portable, je te ferais des reportages complets de tout ce qui retient mon œil. Et Dieu sait s'il y a des choses à voir ! Dans l'architecture et à l'intérieur des pavillons mais aussi, bien entendu, dans la foule qui se presse.
Quand ce ne sont pas des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, ce sont des parents excédés par les pleurs des enfants qui ne rêvent que de se rendre aux attractions ou encore des élégantes qui se pavanent dans de merveilleuses toilettes, pas toujours adaptées mais elles sont si fières, et si belles, qu'on ne saurait leur en vouloir.
Nous croisons aussi régulièrement des costumes régionaux et l'ensemble est un festival de couleurs très agréable aux yeux.
Je garde en mémoire ce jeune couple enlacé et le galant qui a soulevé sa compagne pour qu'elle puisse profiter du spectacle. Si j'avais eu quelques talents je t'aurais moi-même croqué la scène mais tu connais mon inaptitude au dessin, c'est Isabelle qui l'a réalisé pour toi. N'est-ce pas adorable ? Je t'invite à admirer son talent, et à le conserver d'autant plus précieusement qu'il a été fait de mémoire. Je n'ai pas dû te le dire mais toutes les photographies, tous les dessins, moulages ou tableaux sont interdits.
La direction de l'Exposition contrôle l'intégralité de la diffusion des images et si la nôtre ne concerne pas les éléments exposés, nous ne voulons pas attirer l'attention et risquer de nous faire reprendre par les gardiens qui parcourent inlassablement les allées.
Il est rigoureusement interdit de dessiner, copier, mesurer, photographier, de reproduire par modelage ou moulage ou sous une forme quelconque des objets exposés sans l'autorisation écrite de l'exposant, visée par le Commissaire général.
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J'ai lu qu'un allemand avait inventé un appareil permettant de transmettre des gravures par le télégraphes. Tu imagines Juliette si cette nouvelle invention voyait le jour ? Ce serait incroyable, non ? Mais ne rêvons pas, j'ai beaucoup de mal à imaginer que cette technique puisse aboutir, nous avons déjà la chance de voir fleurir de plus en plus d'appareils téléphoniques qui nous offriront bientôt de pouvoir nous parler, mais delà à transmettre des images par des fils, je suis dubitative.
D'un autre côté, que deviendrait le plaisir de la correspondance si nous pouvions tout nous raconter de vive voix ? J'ai tant de plaisir à t'écrire que je ne peux envisager ne plus le faire.
Je crois que nous avons encore de belles centaines de lettres devant nous !
Mais je m'en tiendrai là pour aujourd'hui afin que ce courrier parte au plus vite.
Je t'embrasse très affectueusement, n'oublie pas de me donner de vos bonnes nouvelles et de me dire tes lectures, je n'ai guère le loisir de me plonger dans un roman, je compte sur toi pour m'informer des nouveautés.
Anne
Paris, le 5 juin 1925
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