Ma petite Juliette, tu te demanderas sûrement pourquoi ce sont trois cartes qui risquent fort de s'étirer telles les paperolles de M. Proust, que tu as trouvées dans ce courrier.
Il se trouve que la vieille dame qui les vends à l'entrée de la Porte d'Honneur, se désole de la fermeture prochaine de l'Exposition. Bien sûr, ces cartes n'auront pas le même attrait après, même si je ne doute pas que certains se les arracheront durant des années encore.
Alors en sortant hier soir, pas trop tard, j'ai eu envie de partager avec toi celles-ci, et les ai glissées dans mon sac pour te les écrire aujourd'hui.
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Pourquoi trois cartes nocturnes ? Oh c'est très simple, l'automne est là, malgré une certaine douceur et les tempêtes qui ont, par chance, plutôt épargné Paris, ont fait des ravages sur les côtes, mais partout les jours se font plus courts. Ainsi, bien souvent, j'arrive dans la nuit et je repars avec la nuit.
Il fait depuis ce matin un temps maussade qui alourdit encore l'atmosphère mais hier, la journée a été plutôt ensoleillée et douce. Et j'aime toujours autant venir dans le petit matin cueillir les premières lueurs sur le village endormi.
Tu auras souri à ce mot de village, mais comment pourrais-je m'exprimer autrement moi qui ait vécu sept mois ici.
Quoique fassent miroiter les journaux qui évoquent une prolongation de l'Exposition, qui pourrait être en partie sauvée et rouvrir au printemps, nous qui sommes sur place, nous n'avons aucun espoir réel et commençons à nous faire à l'idée d'un départ imminent.
Et c'est un arrache coeur, il faut bien l'avouer.
Comment ne pas frémir à l'idée de voir disparaître sous des engins sans émotions (je sais que les machines n'ont pas de sentiments mais elles sont bien conduites par des hommes qui devraient en avoir !) ces jardins qui nous ont vu flâner, ses statues auxquelles nous aurions eu envie de parler, ses prouesses architecturales qui nous ont laissés sans voix ?
Alors, tant qu'il est encore temps, je viens dès l'aube me fondre dans ce village qui a été le mien et ne sera bientôt plus.
En journée, quand je flâne dans les allées, chaque jour plus vides, j'entre dans les pavillons pour en absorber les couleurs, les formes, imprégner ma mémoire des objets que nous retrouverons bientôt dans les magasins de la ville.
J'aime m'approcher du drôle d'arbre cubiste pour en conserver ce sourire qu'il a fait naître sur vos lèvres, même si je me demande ce qu'il va bien pouvoir en advenir ; j'aime l'idée de caresser un jour un diamant pour que ses contours réveillent en moi ce si étrange pavillon des diamantaires que les architectes Lambert, Saacké et Bailly ont si admirablement conçus.
Il y a là déjà une vraie nostalgie, je te l'accorde, et lorsqu'en sortant faire une course l'autre matin, j'ai aperçu des enfants musant aux abords de la Porte d'Orsay alors qu'à deux pas se tient le pavillon du vitrail, aux somptueux effets de lumière, où sous la présidence de M. Grüber sont présentées des oeuvres de MM. Alleaume, Matisse, Chigot, Barillet, Lardeur et tant d'autres qu'il me faudrait citer aussi, j'ai pensé en voyant ces petits innocents qu'il était bien dommage que leur oeil ne soit pas guidé vers toutes ces beautés. Mais je dois être trop sensible et nombreux sont ceux qui riraient de lire mes émotions. Je sais que toi tu les partages à distance. Même avec Isabelle nous n'osons aborder le sujet trop délicat de la fin, parce qu'elle sonnera en plus l'heure de notre séparation, Isabelle retournera dans sa Touraine natale, et je resterai seule à Paris. C'est écrit, alors nous n'en parlons pas.
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Photos de la base de données Albert Khan
Vitraux Lardeur exposés par sa famille dans son atelier parisien
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Mais le ton de ce courrier n'est pas à l'aune des festivités qui se préparent. Soyons honnête, ici en ce moment et malgré les humeurs automnales, chaque jour est une fête, celle de la clôture sera grandiose avec de nombreux artistes, un défilé de mode et l'on dit même que Mme Cécile Sorel de la Comédie française dira un poème de Mme Anne de Noailles en Adieu à l'Exposition. Tu te doutes bien petite cousine que ce grand dîner de fête, donné dans le Grand Palais ne sera accessible qu'à quelques uns, j'espère pour ma part obtenir le texte du poème que je me réjouirais de pouvoir garder en souvenir.
Mais dehors tout est aussi une fête, et les jeux de lumière, dans la nuit précoce et assombrie de nuages, n'en semblent que plus scintillants.
Traverser le Pont Alexandre dans sa pelisse scintillante est chaque jour une émotion, plus encore aujourd'hui qu'hier puisque les jours sont comptés. Nos frissons ne sont pas que de froid, crois-moi, et lorsqu'un orchestre retentit au loin, l'émotion est à son comble.
Une autre émotion vient parfois des récompenses. Et avant de te laisser je voulais te signaler celle-ci qui te touchera, je n'en doute pas, autant qu'Isabelle qui s'est prise de passion pour ces personnages. Siegel, tu sais les mannequins que tu aimes tant, et bien les six cent mannequins répartis sur l'Exposition ont obtenu le Grand Prix, c'est une vraie belle récompense pleine de promesses. Je t'ai découpé l'encart du Petit Parisien, je sais qu'il te tiendra à coeur de le conserver.
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Petite Juliette, ces simples cartes trouvées à ton attention, ont fait s'exprimer de nombreuses émotions qui ne manqueront pas d'être plus nombreuses encore au fil des heures qui viennent. Dans quatre jours l'Exposition aura fermé ses portes et je n'ose imaginer comment je vivrai les jours de la démolition.
Alors en attendant, je croque chaque instant avec autant de joie que possible, je file donc poster ce courrier bien plus long que prévu (écrit sur un coin de table dans la péniche, ce qui prouve que je n'ai guère été dérangée) et je file arpenter les allées encore et encore inlassablement.
Je t'embrasse très affectueusement, je reviendrai vers toi très vite, je sais que tu vis avec moi ces derniers jours d'une rare intensité émotionnelle.
Anne
Paris, ce mercredi 4 novembre 1925
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