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Les musardises de ParisiAnne

Les musardises de ParisiAnne

Culture, littérature et découvertes. © Les musardises de ParisiAnne


25e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 9 novembre 1925

Publié par Parisianne sur 9 Novembre 2025, 23:43pm

Catégories : #1925, #ART, #Architecture, #Art Déco, #Paris

Emprunt à Paris Art Deco Society, image créée par Samuel Bertrand Frezoul et Pascal Yves Laurent

Emprunt à Paris Art Deco Society, image créée par Samuel Bertrand Frezoul et Pascal Yves Laurent

Ma si chère Juliette,

Voilà, c'est fini...

Je suis debout bien avant l'aube, en ce matin vide, avec le sentiment d'entendre la marche des engins sur mes semaines bénies. Oh tu trouveras peut-être que j'exagère un peu, mais non, vraiment, l'émotion est à son comble aujourd'hui. Si je n'avais tant pleuré ces dernières années, j'en aurais pleuré hier soir en quittant l'Exposition, très tard, dans les derniers feux de la fête. Mais si je n'ai plus de larmes, j'ai encore des frissons d'émotion des dernières heures passées.

J'ai tant aimé ces derniers mois découvrir, apprendre, observer tout ce qui nous entraîne vers la modernité, j'ai fait tant de rencontres extra-ordinaires, au sens premier de "ce qui sort de l'ordinaire", des hommes et des femmes (il ne faut pas les oublier, elles ne sont pas si nombreuses mais n'ont rien à envier aux hommes ces Speranza Calo, Sonia Delaunay, Jeanne Lanvin, Jeanne Malivel, Lucie Renaudot et tant d'autres), croisé tant d'inconnus venus de tous pays s'émerveiller devant des prouesses architecturales osées, des intérieurs d'une nouveauté inspirante, des parures à couper le souffle, des jardins enchanteurs ; j'ai vu tant de rires et de sourires béats au sortir des attractions, entendu tant de cris d'admiration face aux jeux d'eau et de lumière... 

Et soudain, le silence.

Je me sens dépouillée d'une partie de moi.

Nous avons déjà reçu toutes les consignes en vue de la démolition mais bien sûr, il nous faut avant tout vider, ranger, l'Exposition a brillé de tous ses feux jusqu'au bout pour la Journée des pauvres, hier, qui a accueilli tant de monde. Je te mets le programme, tu comprendras que nous avons terminé en beauté et en émerveillements.

Je n'ose imaginer que les démolisseurs commencent immédiatement mais il est vrai que les autorités souhaitent rendre rapidement les accès aux parisiens.

Je suis prête mais il est encore bien trop tôt pour que je parte, malgré ma carte d'exposant et la nécessité d'être de bonne heure sur les péniches, j'ai encore un peu de temps devant moi.

Il fait bien froid ce matin, marcher dans Paris désert sera un bonheur, je veux profiter encore une toute dernière fois du lever du jour sur le site qui ne sera maintenant éternel que dans les souvenirs et les répercussions que toutes les nouveautés auront sur nos quotidiens.

Un mot, avant de partir, sur cette Journée des Pauvres qui a vu un nombre important de visiteurs, ce dimanche, dans les derniers éclats de la fête.

J'ignore s'ils étaient venus en nombre pour que la recette, qui sera reversée aux œuvres soit importante, ou pour profiter des nombreuses festivités de ce dimanche mais l'essentiel est que la recette ait été importante, et j'espère qu'elle sera utilisée avec intelligence pour tous les nécessiteux de la ville.

C'est le journal l'Intransigeant qui est à l'origine de cette journée, une belle initiative saluée par tous. Tu te souviens de ce petit édifice, que l'on doit à l'architecte Henry Favier et Monsieur Brandt, accolé au Grand Palais. Ces deux messieurs sont aussi les auteurs de la grande porte d'Honneur que tu as tant aimé emprunter pendant ton séjour cet été. 

Le pavillon est coiffé d'un navire en référence à l'emblème de Paris, et l'ensemble est très ouvragé avec de nombreux bas-reliefs. Nous y sommes entrées souvent avec Isabelle pour chercher les journaux que nous mettions à disposition des clients sur notre lieu de travail. A l'intérieur, il y a une maquette de l'immeuble construit, rue Réaumur, par Monsieur Sardou, je t'emmènerai le voir, sa modernité te séduira.

Je pars sur l'Exposition, je reprendrai cette lettre ce soir  te rejoindre par les mots me sera d'un grand réconfort.

Juliette, tu me connais, tu comprendras donc sans peine le plaisir et l'émotion qui ont été miens quand je suis arrivée dans le petit matin froid, emmitouflée dans mon grand manteau et que j'ai passé la Porte d'Honneur. Je sais que je viendrai encore quelques jours, mais ils sont comptés, j'ai donc savouré chaque seconde, et si le froid me mettait les larmes aux bords des cils, ma gorge était vraiment nouée mais tous mes sens en éveil. L'automne qui fait changer la nature, apporte, ici aussi, son lot de parfums et de sons. Je t'ai dit que, bien sûr, les arbres parisiens avaient été respectés, alors, dans le silence de ce petit matin particulier, j'ai tendu l'oreille pour entendre tomber les feuilles avant de fouler celles déjà au sol, comme nous le faisions enfants, pour entendre leur crissement sous mes pas.

J'avais en tête une idée folle, jeter une piécette dans autant de fontaines que possible. Tu me diras que c'est une drôle d'idée ! Sûrement, mais je sais que c'est une pratique courante et l'occasion de faire un vœu. Je m'y suis employée tout au long de la journée. Mais bien sûr, je ne dirai rien de peur qu'il ne se réalise pas !

 

 

Comme je te le disais, je suis venue de très bonne heure, bien m'en a pris ! Une heure à peine après mon arrivée, les voitures et camions de déménagement entraient en nombre.

Cette fois, nous y sommes, le départ est imminent.

Sur les péniches, les malles sont arrivées, nous rangeons les toilettes et tous les accessoires. Sais-tu que le site est sous haute surveillance, il est évidement nécessaire de s'assurer que personne ne profite de la relative pagaille pour s'emparer de quelques objets précieux.

Les chauffeurs doivent également décliner leur identité, et il règne une véritable agitation aux différentes portes.

Bien sûr, rien à voir avec les journées festives, les curieux qui se pressaient aux portes des pavillons, des attractions et des différents restaurants. Mais il faut reconnaître que si nous sommes nombreux à avoir le cœur gros, l'ambiance est plutôt agréable, les nouveaux venus que sont les chauffeurs et déménageurs apportent leur légèreté pour nous faire oublier le bruit des premières démolitions.

C'est tout de même assez effrayant de penser que tout va disparaître. J'aurais aimé, comme avec les précédentes expositions que certains pavillons trouvent leur place dans la capitale et deviennent les références de notre époque. Les Petit et Grand Palais sont bien là depuis l'Exposition de 1900, le Palais du Trocadéro de celle de 1878, et bien sûr notre si précieuse Tour Eiffel depuis 1889, nous aurions pu conserver le Pavillon du Collectionneur qui a eu tant de succès, ou le Pavillon de Sèvres au milieu de l'Esplanade des Invalides, ou encore les Tours Plumet.

 

25e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 9 novembre 1925
25e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 9 novembre 1925

 

A propos de l'Hôtel du collectionneur, que l'on entend souvent appeler l'hôtel Rhulmann, je dois te raconter cette petite histoire amusante, je te mets d'ailleurs l'article paru dans Le Temps.

Ce bel ensemble du groupe Rhulmann conçu par l'architecte Pierre Patout a rencontré un immense succès, jusqu'au duc de Connaught qui s'est fait ouvrir les portes, alors que le pavillon était fermé, et qui après avoir fait le tour des lieux, et même essayé les fauteuils a chargé les gardiens de transmettre ses félicitations à Monsieur Rhulmann, tant il a été impressionné par l'ensemble.

N'est-ce pas incroyable ?

Il faut reconnaître que ce pavillon est exceptionnellement élégant avec sa silhouette épurée et son groupe Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot, je regrette vraiment que nous n'ayons pas eu le temps d'y aller ensemble.

Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot
Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot
Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot
Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot

Hommage à Jean Goujon par Alfred Janniot

Je ne doute pas du succès de Monsieur Rhulmann comme architecte ensemblier dans les années à venir. Il a proposé un modèle parfait et a su s'entourer de talentueux acteurs dans tous les domaines. Plusieurs noms que nous avons croisés à plusieurs reprises dans l'Exposition d'ailleurs, comme Monsieur Brandt, associé cette fois encore à Monsieur Favier, pour les portes, les grilles, les balcons, les lampadaires.

A l'intérieur, tout est à l'avenant, les meubles de Messieurs Rhulmann, Rapin et Jourdain, les objets de Brandt, Puiforcat et quelques autres dont j'ai oublié les noms, et encore des œuvres de Messieurs Bourdelle, Voguet, Dunand, Dupas et jusqu'à la façade ornée d'un bas-relief de Joseph Bernard, cet ensemble est d'une richesse incroyable et je ne peux imaginer qu'il disparaisse.

Service Puiforcat
Service Puiforcat
Service Puiforcat

Service Puiforcat

Ah Juliette, je pourrais t'en parler encore et encore mais je sais qu'il est temps que je cesse de me martyriser.

L'Exposition est terminée et ne reviendra pas.

J'ai eu une chance incroyable de pouvoir y vivre depuis le premier jour. J'y ai rencontré des amis très chers, Isabelle, Marcel, et quelques autres avec qui je resterai en lien.

Merci de ta patience à la lecture de toutes ces lettres, il va me falloir me centrer sur d'autres sujets et pourtant j'aurais encore tant à découvrir et à dire !

Il me faudra sûrement quelques jours pour clore ce chapitre, mais tu me connais, il y aura d'autres curiosités !

Je t'embrasse très affectueusement, et je guette l'annonce du prochain Goncourt !

Anne

Paris, lundi 9 novembre 1925

Fond Albert Khan
Fond Albert Khan
Fond Albert Khan
Fond Albert Khan

Fond Albert Khan

Il y aurait encore beaucoup à dire et je suis très loin d'avoir abordé tous les sujets, ni même visité tous les pavillons, faute de connaissances, et de temps aussi.

Mais je ne m'interdis pas d'y revenir, il y a actuellement à Paris et en région de nombreuses expositions sur cette merveilleuse Exposition des arts décoratifs et industriels modernes qui a effectivement fermé ses portes le soir du 8 novembre 1925 après 7 mois et 16 millions de visiteurs.

Je vous remercie de m'avoir suivie dans cette aventure, un merci tout particulier à mes premiers lecteurs, Papa et Gilles alias Marcel !

Merci de toutes les rencontres nées de cet intérêt pour l'art déco et que j'ai eu l'immense bonheur de croiser au cours du 17e Congrès des arts décoratifs, dont j'ai rédigé la Gazette quotidienne que vous pouvez, si cela vous amuse, lire sur le site de Paris Art deco Society.

Martine, Laurent, Loïc.

Un immense merci à ma si chère amie Isabelle qui m'a accompagnée de tant de manières,

et à Pascal, sans qui rien de tout cela ne serait arrivé.

Anne,

Paris le 9 novembre 2025

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L
Un immense merci pour cette belle rétrospective d'une époque qui a été par bien des aspects fondatrice d'un monde fécond et créatif. J' ai beaucoup apprécié
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P
😭😢 Merci Anne de nous avoir promené dans le temps pendant toute cette période. J'avais l'impression d'y être en direct.<br /> <br /> Rendez-vous le 28 avril 26 sur le lieu des péniches de Poiret. <br /> <br /> Je le partage sur FaceBook
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C
Merci pour ce partage, jolies photos.<br /> Belle soirée, gros bisous<br /> Lili
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L
En tous cas, c'est nous qui te remercions.
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L
On n’oserait plus dire maintenant "journée des pauvres", on dirait "journée des personnes en situation de précarité"? Comme on aime se compliquer la vie maintenant et on manie avec art la langue de bois!
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