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Les musardises de ParisiAnne

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Culture, littérature et découvertes. © Les musardises de ParisiAnne


18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Publié par Parisianne sur 31 Août 2025, 21:50pm

Catégories : #1925, #ART, #Architecture, #Art Déco, #Art de la Table, #Paris

Paul Poiret annonce fièrement mais à l'incompréhension générale la participation de sa maison à la grande Exposition des Arts décoratifs et industriels modernes. Celle à laquelle le style Art déco doit son nom. Aucune personnalité comme lui depuis vingt ans n'a donné une telle impulsion à tous les secteurs du luxe. Aussi, le couturier voit-il dans cette manifestation prestigieuse la reconnaissance implicite de ses qualités visionnaires. La démonstration, comme il l'a tant prétendu, qu'il faut mettre de l'art dans l'artisanat.
Et réciproquement, la preuve qu'un produit de luxe peut se fabriquer en série.

François Baudot, Mémoire de la Mode, Poiret

Raoul Dufy, La présentation des mannequins chez Poiret

Raoul Dufy, La présentation des mannequins chez Poiret

18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Ma chère Juliette,

Tu dois te demander comment j'ai pu rester deux semaines sans t'écrire, et tu me vois confuse de devoir te répondre que les journées ont été si chargées que je n'ai pas eu une seconde à moi.

Paris désert au mois d'août : une légende écrivait un chroniqueur de l'Intransigeant dans le journal du 15 août dernier. Et bien il a grandement raison et je peux t'assurer que si les Parisiens sont partis en nombre, ils ont été remplacés au centuple par les étrangers et les touristes venus de toutes nos provinces !

Peut-être, en se rendant à l'Exposition, cherchaient-ils tous à échapper au léopard du Bois de Boulogne ! Pauvre bête, traquée pendant plusieurs jours, elle a finalement été tuée dans la cour d'une école... c'est une chance qu'il n'y ait pas eu classe, quelques bambins auraient sûrement amélioré son ordinaire et parmi eux sûrement, certains pleurant sûrement leurs chats déjà dévorés par le monstre !

Je plaisante et fais la fière mais je n'aurais pas aimé me trouver face à ce félin, aussi beau soit-il ; avec quatre pattes le Bois de Boulogne n'est pas si loin des Champs Elysées !

Enfin, tout est bien qui finit bien ou presque !

 

Soixante douze couturiers vont participer à l'Exposition des Arts décoratifs. Poiret, pour ne pas être en reste, lance sur la Seine trois péniches Amours, Délices et Orgues. Elles constituent le clou de la manifestation. Mais comme ses associés refusent de le suivre, c'est sur ses fonds propres que le couturier finance l'opération. Elle reste inoubliée.

François Baudot, Mémoire de la Mode, Poiret

18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Cette exposition des arts décoratifs a été pour moi une grosse déception (je ne veux pas parler de l'argent que j'y ai laissé, c'est dans l'ordre des malheurs réparables), car elle ne pouvait rendre aucun service à l'art décoratif. Elle ouvrait ses portes au moment où les parisiens qui constituent la clientèle intéressée partaient vers la campagne. On aurait peut-être pu les retenir si on avait créé des fêtes ou des galas ou des solennités artistiques dignes d'elles, mais on n'a rien fait dans ce sens. [...] J'avais eu tort de compter sur une clientèle de luxe qui fuit ces plaisirs populaire ; elle n'est pas venue. C'est une expérience dont je me souviendrai.

Paul Poiret, En habillant l'époque - 1930

Tout cela pour te dire que nous avons eu un monde de folie ! Ajoute de très fortes chaleurs au moment du 15 août, et tu comprendras aisément que nous étions épuisés.

Cette foule incessante, bruyante et curieuse irrite un peu Monsieur Poiret qui espérait une population plus... disons, recherchée, et, si quelques dames de ses clientes habituelles sont passées les premiers temps, depuis le début de l'été beaucoup ont fui la capitale, au grand regret de tous ceux qui attendaient des retombées positives pour leurs boutiques.

Il faut dire, tu as pu le constater par toi-même, les péniches sont un lieu de grand raffinement, Monsieur Poiret a dû investir des sommes folles dans cette exposition. Le manque de commande ne doit pas manquer de l'inquiéter (et son comptable plus encore) même s'il ne le montre jamais.

Tu as pu juger pendant ton séjour sa gentillesse, sa générosité et son esprit fantasque. Il faut dire que nous avons eu beaucoup de chance, il était dans une forme éblouissante au moment de mon anniversaire, et Denise son épouse également.

Mais ses largesses, sa générosité ont également un coût, il serait souhaitable que les clientes soient plus nombreuses. Pourtant, je peux t'assurer que nous dorlotons celles qui viennent assister aux défilés ou prendre un repas ou un simple thé sur la péniche Délices.

C'est ma principale activité, savoir deviner l'intérêt d'une cliente et veiller sur elle pour la satisfaire pleinement et lui montrer tout ce qui pourrait la séduire. Mais ces dames sont difficiles et changeantes, d'une exigence rare pour certaines. Charge à moi de répondre à ses caprices et de faire en sorte que nous ne trompions pas dans les modèles à lui présenter. J'ai eu quelques difficultés au départ, mais je sais maintenant bien deviner à qui j'ai à faire, et je m'en sors plutôt bien. Il faut une patience d'ange, je t'entends rire, je sais que ce n'est pas ma première qualité mais je te promets que lorsqu'il s'agit de mon travail je sais me contrôler. Je ne dis pas que parfois l'envie de faire manger leur bibi à certaines ne me démange pas mais je n'ai pas encore cédé à cette tentation !

18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Tu n'as fait qu'admirer rapidement les péniches mais tu connais leurs noms.

Délices, décorée par l'atelier de Martine, célèbre la gastronomie.

Orgues, toute blanche, est celle où je passe la majorité de mon temps. C'est là que sont présentées les collections haute couture. Tu auras pu admirer les œuvres de Raoul Dufy, un grand ami de Monsieur Poiret.

Amours enfin, se consacre aux parfums en particuliers aux fragrances lancées par Rosine. C'était une très intéressante idée d'associer un parfum à ses créations et de convaincre ses clientes de porter le parfum assorti à leur toilette. Et comme Monsieur Poiret ne fait jamais les choses à moitié, il a été jusqu'à ouvrir un laboratoire avec un atelier de verrerie et une cartonnerie pour le conditionnement.

Il faut admettre que cet homme ne manque jamais d'idées novatrices, et il n'hésite pas à prendre tous les risques pour les mettre en avant. Ma tante Germaine qui connaît bien son frère, et malgré leurs différends, semble assez inquiète à son sujet. J'ai surpris quelques conversations dans lesquels elle évoquait avec mon oncle "la folie des grandeurs" de son aîné.

Tu vois petite cousine, nous arrivons en septembre, l'été déjà commence à s'effacer, les soirées sont plus fraîches, l'humidité liée aux nombreuses journées de pluie se fait sentir de façon plus déplaisante et une certaine nostalgie est déjà palpable par instant.

Nous sommes toujours dans la merveille de l'Exposition, mais nous commençons tous à sentir que la fin approche. Je refuse pour ma part d'y penser, j'ai encore tant de choses à découvrir ! Malgré tout, le défilé des officiels pour la sélection en vue des prix, et les annonces de la presse ne peuvent nous laisser indifférents à l'idée de la fin prochaine.

18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Néanmoins, il y a des rêves à venir encore, j'ai lu dernièrement qu'une fête de la lumière était prévue pour le 10 octobre prochain et qu'elle serait organisée par la célèbre danseuse Loïe Fuller, au Grand Palais, je suis certaine que ce sera féérique. J'espère tellement pouvoir me glisser dans la foule pour voir ce que cette femme si libre aura inventé.

Je ne t'ai pas parlé du concerts auquel nous avons pu nous rendre malgré le mauvais temps, c'était très décevant pour les musiciens mais ils ont pu nous régaler dans les jardins, de quelques morceaux choisis. Quelle malchance ce temps capricieux, et encore, nous ne sommes pas à plaindre, j'ai lu dans le journal que le 27 août dernier un ouragan s'était abattu sur l'Italie et un cyclone à Belgrade ! Grâce au ciel, rien de si violent ici, ce serait catastrophique.

18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925
18e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs lundi 31 août 1925

Il est déjà bien tard, il me faut absolument aller dormir, la journée demain sera longue. Je n'oublie pas ta demande concernant les nombreux travaux de Monsieur Lalique exposés ici, je te promets de poursuivre les recherches et de te donner toutes les informations. Il faudra aussi que je te parle du pavillon des Diamantaires, c'est un bijou ! 

Mais je tombe de sommeil.

Je t'embrasse très affectueusement,

Anne

Paris, ce lundi 31 août 1925

Paul Poiret, En habillant l'époque - Grasset 1930

François Baudot, Poiret - Mémoire de la mode Editions Assouline 1997

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P
De toute ta chronique ( toujours excellente) je reste en admiration devant la peinture de Raoul DUGY sur la présentation des mannequins chez le couturier Poiret<br /> <br /> Remarquable.<br /> <br /> Amitiés.
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L
Paul Poiret maugréant contre les Parisiens qui s'évadent en été, tiens, cela me rappelle quelque chose. Et puis Loïe Fuller et ses performances avec ses amples tissus maniés avec virtuosité, tout cela me donne encore une sorte de regret de n'avoir pas connu cette belle, très belle époque. Merci pour nous ramener les odeurs, les couleurs et les sons de ce que bien souvent nous n'en avons qu'une idée désuète. Chez mes amis allemands, un homme a su rendre aussi aux Goldene Zwanziger un son et une ambiance: Max Raabe et lors de ma dernière visite, j'ai fait le plein de ses CD.
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P
Enfin des nouvelles, je m'inquiétais, j'avais peur que la chaleur du mois d'aout ait anéantit tout le monde. Je note qu'il va falloir que j'aille au Grand Palais le 10 octobre voir Lois Fuller ;-) Merci pour toutes ses nouvelles !
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V
Magnifique ces vieux flacons de parfums, et je craque sur la superbe robe fleurie!!! Gros bisous Anne. cathy
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Y
toujours un plaisir de lecture, des infos centenaires. Merci.
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