Ma si chère Juliette,
J'ai omis de mentionner dans ma dernière lettre un événement qui ne t'aura, j'en suis certaine, pas échappé.
J'ai lu, dans le Figaro du 28 avril dernier, l'annonce de la mort de Madame Emile Zola - comme il est pénible de lire encore aujourd'hui que la pauvre Alexandrine n'existe qu'en tant que Madame épouse de... Enfin, là n'est pas le but de mon propos, notre bon pays à encore de nombreux progrès à faire pour être vraiment moderne, ne crois-tu pas petite cousine ? Et ne fronce pas le sourcil, je sais que tu m'imagines dans une ville de perdition, cernée par de sombres idées d'intense liberté. Il est vrai que tous les artistes que j'ai pu croiser chez ma tante Germaine m'ont ouvert les yeux. Mais rassure toi, je garde les pieds sur terre.
Revenons-en à Madame Zola et à la raison de mon évocation de sa disparition. Il se trouve que le pavillon Pomone est situé non loin des péniches de Paul Poiret, sur lesquelles je passe le plus clair de mon temps. Et Pomone, c'est l'atelier d'art du Bon Marché. Tu me suis ? Nous avons eu tant de joie à lire ensemble Le Bonheur des Dames de Monsieur Zola. Une chose est sûre, il ne reconnaîtrait certainement pas le magasin qu'il a connu.
Le pavillon du Bon Marché, dont l'architecte est M. Boileau, ne mérite point [de] critiques ; il est bien disposé, bien éclairé, et le parti tiré des coupes obliques dans le carrelage et la verrerie offre un intérêt, diminué pourtant du fait qu'on le retrouve à tous les coins de l'Exposition.
Toutes les explications concernant le pavillon Pomone m'ont été données par le charmant jeune homme posté à l'entrée et qui, comme moi, s'est trouvé là un peu par hasard. Heureux hasard, me concernant, dont je remercie chaque jour le ciel.
Si j'ai bien tout mémorisé, le Pavillon Pomone a été construit par l'architecte Louis-Hippolyte Boileau*, celui-là même qui a construit l'annexe du Bon Marché dans laquelle je ne suis encore jamais entrée. Au Bon Marché non plus d'ailleurs, je n'ai fait que le traverser, pour être au sec, un jour où je faisais une course pour tante Germaine.
J'avais imaginé découvrir le décor de notre roman préféré avec toi, mais toutes les merveilles aperçues dans le Pavillon Pomone ont piqué ma curiosité, j'irai dès que possible. Rassure toi, cependant, ce n'est pas pour tout de suite, j'ai terriblement mal aux pieds après mes journées sur l'Exposition, et je n'ai pas, en ce moment, le courage de courir la ville.
Si mon oncle finit par accepter de t'emmener à Paris, nous aurons peut-être une chance de nous y rendre ensemble et de rêver main dans la main que nous pourrions y rencontrer Denise ou Octave Mouret*.
Le Pavillon est surprenant, j'ai parfois l'impression, en le regardant de loin, de voir une des œuvres de ces artistes cubistes que ma tante expose parfois dans sa boutique. Comme si des cubes venaient s'emboiter harmonieusement, un peu comme les constructions que ton petit frère, Jean, faisait quand il était enfant, et que nous prenions un malin plaisir à renverser, pour le voir faire à nouveau avec toute la concentration dont il était capable. N'étions-nous pas vilaines ?
Le portier m'a dit que les bas-relief des portes du Pavillon étaient l'œuvre d'une femme, Céline Lepage*, une femme, te rends-tu compte ? J'aimerais tant avoir la chance de la croiser, de l'interroger sur son travail, ce doit être enivrant d'être exposée ici. Et cet édifice est tellement beau.
Et je ne t'ai encore rien dit de l'intérieur tant j'ai été subjuguée. Il faut dire que j'ai eu la chance, grâce à mon jeune ami le portier - et je t'en prie ne va pas t'imaginer quoique ce soit entre ce charmant garçon et moi - de pénétrer à l'intérieur avant l'arrivée des visiteurs. C'était, oh mon Dieu, je ne trouve même pas les mots tant l'élégance est partout. Au rez-de-chaussée, j'aurais même accepté de m'installer au bureau tant tout est décoré à la perfection.
J'imaginais un dîner dans la salle-à-manger, porcelaine de Sèvres, orfèvrerie Christofle et quelques vases de chez Lalique remplis de brassées de fleurs plus colorées et parfumées les unes que les autres.
Qui inviterions-nous à notre table ?
On ne se lasse pas de séjourner au Pavillon Pomone, demeure moderne au luxe délicat et sûr, sans flagornerie ni ostentation, où tout concourt à la joie des yeux, où les lignes, les formes et les proportions disciplinées parlent très éloquemment à l'esprit.
Mais je m'égare une fois encore, et il me faut vite te donner un avant-goût des autres pièces avant de m'écrouler tant je suis épuisée. Ces journées de bonheur intense sont éreintantes mais si riches.
Que dire des chambres, celle de Monsieur, celle de Madame, chacune d'un raffinement exquis mais le plus merveilleux, ce pour quoi je serais restée des heures figée d'admiration, c'est la verrière. Alors que nous avons eu ces derniers jours un temps très mitigé, même si par chance il n'a plus neigé, j'ai eu l'immense bonheur d'un rayon de soleil quand j'ai atteint la verrière. Imagine, une verrière qui représente un pommier avec des portes de chaque côté du tronc.
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Evidemment, tu auras saisi la référence à Pomone, c'est d'ailleurs l'image que l'on voit sur toutes les publicités. Mais quelle étourdie, j'ai omis de te dire que tout l'intérieur a été réalisé par Monsieur Paul Follot, le directeur de l'Atelier Pomone, en personne. Je n'ai pas croisé cet homme mais je suis amoureuse de son goût. Allons, ne rougis pas ma chère Juliette, tu sais bien que je te taquine un peu. Ma tante m'a d'ailleurs dit que nous étions passées devant son hôtel particulier rue Schoelcher un jour où je l'accompagnais pour une visite à ses amis artistes vivant dans le quartier, nous avions même poussé jusqu'à la Rotonde, mais nous n'y sommes pas entrées, je n'avais pas de chapeau.
Je tombe de sommeil, je t'embrasse très affectueusement et reprendrai la plume au plus vite, je te le promets. Mon affection à tes chers parents.
Anne
Paris, le 7 mai 1925
Maison de Paul Follot, actuelle Fondation Giacometti, 5 rue Schoelcher Paris XIVe
Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948) architecte de l'Hôtel Lutetia rue de Sèvres et de l'annexe du Bon Marché, actuelle Grande Epicerie.
Paul Follot (1877-1942) ébéniste et décorateur
Denise ou Octave Mouret, personnages du Bonheur des Dames d'Emile Zola, publié en 1883.
Céline Lepage (1882-1928), sculpteur.
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