Le timbre des "Arts décoratifs".
Mis en vente depuis hier dans les principaux bureaux de poste, il bat le record de laideur.
Il représente une sorte de vase, sur le flanc duquel est imprimée une réclame pour l'exposition des Arts décoratifs.
En haut, un dessin ornemental qui représente peut-être des fleurs. Le tout ne coûte que quinze centimes, et ceci indique que le dernier né de l'administration des postes servira surtout à affranchir les cartes postales qu'enverront nos visiteurs.
Munies d'un tel timbre, ces cartes iront dans le monde entier comme faire-part du décès du goût français.
Impression d'après le Musée de la Poste, lien en fin d'article
Ma chère Juliette,
c'est un tourbillon ici, mes journées sont très occupées ! Mais j'ai enfin trouvé le temps d'aller chercher les timbres que je te destinais et que, je le sais, tu conserveras précieusement. Je te glisse même un exemplaire pour la collection de Jean, je l'imagine déjà les observer minutieusement et les glisser avec d'infinies précautions dans son bel album.
Je voulais absolument ce timbre vert tant l'encart du Figaro du 23 avril dernier m'avait heurtée par sa méchanceté. Je l'ai conservé, je te le recopie au cas où tu ne l'aurais pas vu. Je n'aimerais pas lire de telles critiques si j'étais Monsieur Berdon*, l'auteur du dessin. Moi j'aime bien ce timbre, et toi ? J'espère que ce méchant article aura eu l'effet contraire et que nombre de nos compatriotes conserveront ce timbre pour la postérité !
Les deux autres sont également très beaux mais plus classiques. J'aime cependant beaucoup le bleu avec ce rayonnement ; Monsieur Schmidt a tellement raison avec ce symbole de lumière, cette exposition, par sa modernité, ne pourra que faire rayonner le savoir-faire des artisans des nombreux pays présents. T'ai-je dit qu'il y avait vingt et un pays représentés ? L'ingéniosité, la qualité du travail et les merveilles que je vois chaque jour ne cessent de m'étonner.
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Te souviens-tu au début du mois dernier quand je t'avais parlé de l'article de Monsieur Alexandre qui s'était, pour satisfaire la curiosité des lecteurs, glissé derrière les palissades du chantier de l'Exposition pour en faire un descriptif et piquer ainsi notre curiosité ? Je t'avais, dans l'une de mes lettres, partagé l'enthousiasme de ce monsieur.
Et bien maintenant que je suis au cœur de cet immense chantier, je ressens les mêmes émotions à voir les ouvriers s'affairer pour terminer, peaufiner les derniers détails, et faire briller cette "ville éphémère, factice".
Mais soyons honnête, tout n'est pas simple. Il me faut te raconter une petite anecdote qui va te faire rire, même si je l'avoue, j'ai eu un moment de grand désespoir, crois-moi.
Tout cela sent une joie de recherche, un tressaillement de vie, une volonté de créer, de renouveler qui se traduisent par mille points de vue ruches en applications et en ressources.
Or, comme il s'agit d'une partie jouée de tout cœur qui intéresse l'avenir du pays et qui offre de quoi satisfaire les plus exigeants, le plus justement exigeants si l'on veut, ne marchandons pas notre plaisir.
Ma Juliette, je n'ai pas trouvé le temps de terminer cette lettre que je ne reprends que ce lundi soir. Hier, dimanche 10 mai, la foule est venue en nombre, sûrement incitée par le soleil revenu.
L'Exposition n'ouvre ses portes aux visiteurs qu'à 11 heures mais nous sommes, bien entendu, là avant, et comme je l'ai déjà mentionné, j'aime particulièrement venir tôt le matin, avant que l'effervescence ne s'empare des lieux, pour savourer toute la grandeur, toute la magnificence dans un silence toutefois assez relatif parce que soyons honnêtes, le chantier n'est pas encore totalement achevé.
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Il y a une vie avant la foule, non seulement pour nous qui préparons la journée, sur les péniches de Monsieur Poiret et dans tous les autres pavillons, mais aussi, sur l'ensemble du site où il reste tout de même de très nombreuses choses à terminer.
Tu auras en mémoire ce journaliste qui évoquait le parcours d'inauguration conduisant les officiels de manière à ce qu'ils ne puissent voir le "fatras" derrière les belles façades.
C'est vrai, il ne faut pas se mentir, il y a encore des travaux un peu partout, c'est ce qui m'a valu une mésaventure assez déplaisante même si aujourd'hui, je peux en rire. J'espère toutefois que les retards dans le chantier ne s'éterniseront pas et que notre belle Exposition sera vite parfaite.
Tu sais que nous avons eu une météo assez désastreuse ces derniers jours, et jusqu'à dimanche, la pluie était bien plus fréquente que le soleil. J'allais rejoindre la péniche, de bon matin, quand un coup de vent a fait basculer un décor en cours de fixation au moment où je passais.
Oh rassure toi, je n'ai pas été blessée, il était suffisamment éloigné pour que je ne risque rien, mais il a basculé avec force dans une énorme flaque d'eau... Je vois ton sourire se dessiner et le rire te monter aux yeux. Et bien tu as raison, j'ai été tout bonnement trempée de la tête aux pieds. Ni mon chapeau, ni même ma jupe, que mon manteau, ouvert par la même bourrasque, n'a pas pu protéger, n'ont échappé à la catastrophe. Et quand je suis arrivée toute dégoulinante et passablement désespérée chez Monsieur Poiret, j'espérais faire au mieux pour réparer les dégâts avant qu'il n'arrive, et bien, figure toi que, comble de malchance, il était déjà là !
Je faisais triste mine et craignais de me faire sermonner, Monsieur Poiret accorde, tu ne seras pas surprise, une attention toute particulière à notre tenue. Il est parti, en me voyant toute déconfite, du même fou rire que celui que, je le devine, tu retiens avec peine.
Certes, cela m'a permis de me détendre mais n'arrangeait en rien ma tenue.
Monsieur Poiret à transformé mes déboires en rêve. Je compte sur toi pour rester discrète sur le sujet, tu sais que ma tante Germaine et son frère ne sont pas dans les meilleurs termes. Elle pourrait être attristée de ma joie à porter une création de son frère mais néanmoins concurrent, et je m'en voudrais de lui faire de la peine !
Mais tu as deviné j'en suis certaine, devant ma triste mise, il a décidé de me faire porter un de ses modèles. Oh Juliette, je me suis sentie tellement fière, transformée par la coupe, la beauté du tissu, je n'osais plus bouger, ce qui l'a fait rire de plus belle.
Il a cependant hésité un instant, il voulait me faire porter un ensemble pantalon, il appelle ça "jupe culotte", il me semble, mais pour moi c'est un euphémisme, il s'agit bel et bien d'un pantalon. Je crois que j'aurais été très mal à l'aise et je n'étais pas mécontente qu'il renonce à ce projet. Mais je songe à me faire couper les cheveux, c'est si beau avec un chapeau cloche, qu'en penses-tu ?
Enfin, fort de mon accident de toilette, Monsieur Poiret a décidé de nous habiller toutes sur place chaque jour ! J'en suis tellement heureuse ! Te rends tu comptes ma chère Juliette, me voici, accidentellement, modèle de Monsieur Poiret - qui ne cesse de dire et redire qu'il remercie le ciel de lui avoir soufflé cette idée. J'en viendrais presque à embrasser, les ouvriers qui ont maladroitement laissé traîner ce décor emporté par le vent !
Bien sûr, je ne défile pas comme les modèles qui montrent toute la beauté de ses créations aux clientes de passage, mais je porte des toilettes que je n'aurais jamais imaginé porter un jour.
Concernant les travaux inachevés, rassure-toi, quand les touristes arrivent, tout est fait pour que rien ne paraisse et les aménagements se poursuivent sans qu'ils ne s'en rendent compte. Ils sont, de toute les manières, tout à l'euphorie de la découverte et ne prêtent que peu d'attention à nous tous qui veillons sur le bon déroulé de leur visite. Toutefois, il peut être un peu frustrant de ne pas tout voir quand on a payé son entrée sur l'exposition. Mais il y a tant à faire !
Il se fait tard, il est temps pour moi de t'envoyer toute mon affection, je poursuivrais mon récit dès que possible avec toujours en tête de te donner mille et un arguments pour convaincre mon cher oncle de vous conduire à Paris pour quelques jours cet été. Il n'est pas utile de vous précipiter, attendez donc d'être assuré que le chantier est totalement achevé !
Je t'embrasse petite cousine
Anne,
Paris, le 11 mai 1925
Paul Guillaume, Portrait du couturier Paul Poiret, 1927, Paris, Musée Carnavalet © Paris Musées / Musée Carnavalet.
Maurice Berdon (1890-?) graveur illustrateur de livres, Femme de Verlaine en 1912 puis plus tard Poil de Carotte de Jules Renard, il créera également des timbres, dont celui Poterie à l'occasion de l'Exposition des Arts décoratifs de 1925, édité en avril et démonétisé le 31 décembre 1925. Source Musée de la Poste.
Paul Poiret (1879-1944) couturier, parfumeur
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