Chère petite cousine,
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tu dois te demander ce qui m'arrive, je suis anormalement silencieuse, c'est vrai.
N'y vois là aucune malice de ma part, ni aucune lassitude, juste un manque de temps, que tu comprendras en lisant ce petit encart que je t'ai découpé dans L'Intransigeant du 20 septembre. Je te disais qu'il me semblait que l'engouement pour l'exposition diminuait et que la presse en parlait moins. Mais les parisiens sont de retour, les touristes sont encore là et comme la pluie et la fraîcheurs sont maintenant les compagnes de nos journées, ils veulent tous se mettre à l'abri. Tu imagineras quelques bousculades devant les péniches, nous ne pouvons bien sûr pas faire entrer cent personnes en même temps, et il nous faut être très vigilants à ceux qui prendraient leurs aises et se croiraient dans leur salon. Figure-toi que nous avons dû mettre des panneaux interdisant de s'asseoir dans les fauteuils. J'imagine la tête de Monsieur Poiret s'il avait trouvé une belle endormie dans ses péniches !
Enfin, ça grouille et c'est une bonne chose, je craignais que le mauvais temps et la fin proche ne nous mettent tous dans un état de semi dépression, mais non, l'euphorie a repris de plus belle. D'autant plus que plusieurs journaux se sont fait l'écho d'une prolongation envisagée. Et comme il n'y a pas de fumée sans feux, je suis certaine que ces premières informations parues dans la presse vont entraîner quelques jours supplémentaires à notre si belle Exposition.
Cela me met en joie !
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En matière de surprises, j'en ai eu une bonne ces derniers jours. Tu connais Hector Guimard, l'architecte des stations de métro que tu admires chaque fois que tu viens, faisant traîner le moment où tu dois te laisser engloutir. Allons, ne râle pas, j'ai bien compris ton petit manège, d'autant mieux que j'ai été longtemps comme toi, très réticente à m'engouffrer pour ces voyages souterrains ! Mais les édicules de Monsieur Guimard valent que l'on s'y intéresse. Toutefois, jamais je n'aurais imaginé que cet homme de la volute, des fleurs et de l'abondance des motifs puisse participer à notre exposition.
Et bien, je me trompais ! J'ai vu passer un entrefilet dans un journal, Monsieur Guimard lui-même est à l'origine du fronton de la mairie du Village français et de deux sépultures dans le cimetière. Pour ce qui est du cimetière, je ne parviens pas à apprivoiser l'idée de cette présence mais ce n'est pas le sujet, n'est-ce pas !
Pour la mairie il a également conçu du mobilier paraît-il, des chaises et le bureau du maire, les spécialistes se vantent d'avoir reconnu son style. Je n'ai pas vu ces meubles, donc je me garderai bien de me prononcer, j'étais déjà bien assez surprise de voir cet architecte ici, sincèrement, je ne le voyais pas dans cet univers de lignes et de géométrie. Tu imagines toi le face à face entre les lignes serpentines chères à Monsieur Guimard et l'arbre cubiste réalisé par les frères Martel sur le dessin de l'architecte Mallet-Stevens ? C'est la liane et son tuteur ! C'est un raccourci un peu rapide, et Pascal me tirerait sans doute les oreilles si par malheur il lisait cette lettre, mais tout de même, je trouve le contraste intéressant et la présence de Monsieur Guimard, qui ne laisse pas de m'étonner, montre que ces hommes de talent sont capables de s'adapter à toutes les évolutions ou presque, et ça me plaît.
Je ne m'étendrai pas sur les sépultures, tu sais qu'il y en a de fort belles réalisées par de grands architectes (j'ai appris aussi dernièrement que la construction de sépultures faisait partie du métier d'architectes, je l'ignorais, enfin je ne m'étais jamais posé la question en ces termes).
Tu vois petite cousine, il y a toujours des choses à découvrir, et je ne m'en lasse pas mais il me faut accélérer le pas puisque malgré tout le calendrier nous conduit droit à la clôture !
Je dois te laisser pour ce soir, je t'ai écris d'un coin de la péniche et il me reste encore beaucoup à faire mais je souhaite poster cette lettre au plus vite.
Je t'embrasse très affectueusement
Anne
Paris, vendredi 25 septembre 1925
Je vous invite à lire, liens ci-dessous, les deux très riches articles publiés par le Cercle Guimard.
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