Chose promise...
Chère petite cousine,
Il faut vraiment que je te raconte notre 14 juillet.
Paris bien sûr était en effervescence, dès la veille on pouvait boire et danser. Mais tu te doutes que jamais nous n'aurions eu la permission d'aller en ville, même accompagnées de nos amis les avionneurs, par contre nous avons eu l'autorisation de quelques libertés. Monsieur Poiret est d'une gentillesse sans limite, je sais que j'ai presque l'âge qu'aurait eu Rosine, et je lui suis reconnaissant de toutes ses attentions malgré les désaccords avec sa sœur. Il semble très ami avec notre cousin Pascal, ce qui facilite également les choses. En fait, en dehors de son travail dans lequel ses exigences sont immenses et sa générosité encore plus, il est très agréable, je suis certaine qu'il te plaira.
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Mardi matin, à 8h nous nous sommes donc tous retrouvés aux Invalides d'où étaient tirées des salves d'artilleries, il y en avait simultanément au Mont Valérien aussi, et l'opération a été répétée à midi et à 20 heures.
La foule de bon matin était déjà très dense dans les rues de Paris.
Entraînées par les garçons, nous avons gagné les Champs Elysées pour la revue des troupes militaires. C'était assez barbant mais nous ne pouvions pas décevoir nos chevaliers servants qui ne rechignent jamais quand nous nous arrêtons devant les boutiques !
Après cela, nous avons regagné chacun notre poste de travail, très impatients de nous retrouver le soir. Nous avions prévu de pique-niquer dans les jardins avant les festivités.
J'ai eu une permission de m'absenter un peu avant 16 h pour rejoindre les Champs Elysées accompagnée de Pascal qui est venu me chercher. Nous souhaitions assister à l'arrivée de la course du Flambeau. Partis de Verdun vers minuit, plusieurs groupes de coureurs se sont relayés pour porter la flamme vers le tombeau du Soldat inconnu. Le silence à leur arrivée a été un moment très fort, l'émotion qui nous a tous étreints n'était pas feinte. La guerre est encore très proche dans les mémoires, c'était un moment de grande ferveur.
Je suis reconnaissante envers notre cousin Pascal qui a souhaité m'accompagner dans ce moment d'hommage, en mémoire de mon cher papa, cet oncle dont il était proche.
C'est le cœur un peu lourd mais heureux de ce partage que nous avons regagné l'Exposition.
En ville, il y avait plusieurs feux d'artifice prévus dès 22 heures, au Pont Neuf, au Parc Montsouris et aux Buttes-Chaumont mais aussi à la Pointe de la Cité et sur le viaduc du chemin de fer d'Auteuil, et je ne sais plus où encore. Des bals un peu partout aussi, place de l'Hôtel de ville, à la Bastille et place de la Nation.
Ce soir là, Paris est toujours une fête mais cette année peut-être plus encore que d'habitude, d'autant que nous avons enfin un temps estival, soleil et chaleur étaient au-rendez-vous, quel bonheur.
Dès que nous avons été libérés nous nous sommes retrouvés Isabelle, les avionneurs et Pascal pour aller au Pavillon Autrichien. Le célèbre organiste George Messmer offrait un concert gratuit, c'était divin. Puis, nous avons récupéré nos paniers pique-nique et retrouvé nos amis dans le jardin installé sur la gare des Invalides. Quel joyeux moment !
Ce qui frappe dans ces jardins de l'Exposition, c'est leur hospitalité souriante.
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Le choix du jardin a été un moment très amusant, aucun de nous n'était d'accord, nous avions tous un jardin préféré et bien sûr différent des autres. Certains étant trop éloignés des péniches ont été éliminés rapidement, d'autres ont nécessité que nous nous mettions d'accord. C'est Monsieur Poiret qui s'est porté volontaire pour trancher, il l'a fait en riant et avec un argument de poids : il était impératif que nous soyons tous devant les péniches à 21 heures, il nous réservait une surprise !
Je ne t'ai jamais parlé des jardins mais ils sont nombreux à l'Exposition, tellement bien intégrés dans les différents Pavillons que nous les traversons de façon très naturelle comme si ils avaient toujours été là.
Je crois d'ailleurs que c'est ce que j'apprécie le plus, depuis maintenant plus de deux mois que je suis ici, c'est ce sentiment d'un espace non pas totalement factice et éphémère, mais d'un quartier, certes un peu étrange, dans lequel je vivrais temporairement. C'est, il me semble, ce que ressentent tous ceux qui passent sur place des journées entières et se font une petite vie.
Quand j'ai lu dans la presse les premiers passages des jurys en vue des remises de prix, cela m'a fait un petit pincement au cœur, qui dit prix dit fin, fatalement.
Mais nous n'en sommes pas là, nous avons encore beaucoup à découvrir et à partager.
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Les jardins dans leurs diversité et malgré l'adaptation nécessaire, révèlent des tempéraments originaux et des volontés singulières d'art décoratif.
La composition des jardins de l'Exposition a été exécutée sous la haute direction de M. Forestier, conservateur des promenades de la Ville, le maître le plus autorisé en cette matière, avec la collaboration de M. J. Lambert.
M. Forestier a très bien compris qu'il ne convenait en aucune façon d'encadrer d'un jardin banal les avenues et les allées de l'Exposition.
Nous avons choisi au final le jardin de Monsieur Lambert, très accessible même si ce n'est pas mon préféré.
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"Sur la couverture de la gare des Invalides, on a employé avec beaucoup d'agrément les fleurs en pots. M. J. Lambert a donné là encore une preuve excellente de son goût. Des gradins sombres supportent des pots bleus superbement fleuris devant les pylônes or et vermillon." Guide de l'Exposition
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C'est un très bel endroit et nous avons passé un moment fort plaisant, chacun avait apporté des gourmandises de sa région, j'ai eu pour la première fois l'occasion de goûter du Roquefort, du vrai au lait de brebis, ce fromage de vient d'être labellisé pour éviter les "faux" beaucoup plus fades, je le confirme ! Marcel dont la maman est bretonne nous a fait goûter de délicieux kouign-amann, c'est vraiment bon mais tellement riche en beurre ! Il y avait de la quiche Lorraine, c'est délicieux froid, du jambon de Bayonne, des tomates et des fruits, de quoi satisfaire tous les appétits et réveiller toutes les papilles. J'avais pour ma part préparé de petits tea sandwichs au concombre comme en faisait maman quand j'étais enfant, il fallait bien que je montre mon côté anglais ! Nous avions même un peu de vin, qui nous a vite mis le rose aux joues, nous qui n'avons pas l'habitude. C'était vraiment très agréable malgré le monde. Nous étions nous même une bonne dizaine, chacun ayant entraîné ses collègues et amis.
J'aurais aimé un jardin plus authentique, plus paisible, si tant est que ce fut possible en ce soir de 14 juillet, plus romantique aussi, peut-être ? Mais passons, tout était parfait et les jardins de toute façon sont tous plus beaux les uns que les autres.
Les architectes, artistes, et tous ceux qui ont œuvré à leur conception peuvent se féliciter. Monter un mur paraît plus simple que de donner l'illusion de nature, tu ne crois pas ? Pourtant, en jouant sur les couleurs, les portiques, les jarres (certaines très belles de Biot et Vallauris) et autres vasques, l'illusion est presque parfaite. Oui, je sais, tu te moqueras gentiment de mon manque d'objectivité, mais je ne doute pas un instant que tu tombes toi aussi sous le charme de cette promenade qui te mènera d'une roseraie à un patio tunisien, d'un jardin des oiseaux à des arbres cubistes. C'est cette diversité qui me fait vibrer chaque jour.
Les jardins de l'Exposition des Arts décoratifs présentent, d'une rive de la Seine à l'autre, deux aspects extrêmement différents. La rive droite, par ses ombrages classiques du Cours-la-reine, promenade séculaire des parisiens, offrait un cadre tout préparé, mais imposait, par contre, par ses plantations même, ses alignements d'arbres, des conditions assez rigoureuses aux compositions des artistes et limitai par ses ombrages même le choix des fleurs. La rive gauche, désertique et nue livrait une surface libre que le nombre considérable des pavillons et kiosques réduisirent à n'être qu'une matière interstitielle, passages entre deux ensembles décoratifs, bandes fleuries ordonnancées et décors en bordure de la grande avenue axiale.
Dans les jardins, de même que dans les autres arts, comme l'a fort justement observé M. Forestier, se manifestent des tendances nouvelles, adaptation à la vie moderne, à la concision des formes actuelles, à l'utilisation des matériaux, aux production des horticulteurs.
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J'étais bien contente que tante Germaine nous prête ses jupes culottes - que l'on doit initialement à la maison Morin-Blossier qui dès 1908 présentait des robes androgynes - si pratiques, comment aurions-nous pu profiter du pique-nique et courir toute la journée empêtrées dans des jupes, même raccourcies. Car il est vrai que cette journée a été particulièrement riche et agitée.
Par chance, nous étions joliment mais bien chaussées ! Heureusement, parce que tu vas voir la suite a été épique !
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Après notre joyeux pique-nique, une surprise incroyable nous attendait, Pascal et Monsieur Poiret nous ont obtenus la possibilité monter à la Tour Eiffel pour admirer d'en haut toutes les lumières. Nous sommes montés à pied, et rien que l'ascension était réjouissante.
Nous avions eu quelques craintes d'être privés de feux quand l'entrepôt de Saint-Denis à explosé mais finalement, aucune ville n'a été privée de ses fusées?
Tu ne peux imaginer notre émotion, c'était tellement beau toutes ces couleurs, les jeux d'eau de l'Exposition, les feux d'artifice partout à ne plus savoir où donner de la tête, la joie de tous, c'était incroyable.
Je ne saurais même pas dire d'où partaient les feux, où étaient les fêtes les plus enthousiastes, dans l'Exposition ou en ville tant l'euphorie était partout. Je crois que ce moment restera à jamais gravé dans ma mémoire. J'en suis encore toute retournée, tant de beautés avec les reflets dans la Seine, c'était magique. Mes mots, chère petite cousine, ne peuvent rendre honneur à tout ce qui a été fait ce jour-là particulièrement, mais je suis certaine que lorsque tu viendras, tu pourras imaginer sans difficultés.
Je t'embrasse très affectueusement.
Anne,
Paris vendredi 17 juillet 1925
Petite cousine, je suis impardonnable, j'ai omis de poster cette lettre. Je suis désolée, j'y glisse un dernier mot et quelques baisers à partager avec ton petit frère et tes chers parents.
J'ai trouvé en arrivant sur l'Exposition ce matin un joli bouton pour la collection d'Isabelle, et pour une fois il n'est pas vert !
A très vite, je ferme ce courrier pour le mettre dès à présent dans mon sac afin de ne pas l'oublier en partant demain matin, et pour ce soir je me repose, tante Germaine trouve que j'ai une petite mine et le teint fatigué, !
Anne, ce dimanche 19 juillet
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