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Les musardises de ParisiAnne

Les musardises de ParisiAnne

Culture, littérature et découvertes. © Les musardises de ParisiAnne


15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Publié par Parisianne sur 26 Juillet 2025, 21:45pm

Catégories : #1925, #ART, #Architecture, #Art Déco, #Paris

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Ma si chère Juliette,

Je te remercie de ta jolie carte pour ma fête, Tante Germaine a bien suivi tes consignes, elle me l'a posée devant ma tasse de thé ce matin, c'était une jolie surprise avant de partir à l'Exposition chapeautée, couverte d'un manteau léger et surtout munie d'un parapluie. Mais je ne te parle pas de coiffure... comment veux-tu rester coiffée avec de la pluie et du vent en permanence, moi qui ai déjà quelques difficultés à maîtriser ma chevelure, c'est devenu un enfer, je vais finir par regretter les tresses que ta maman me faisait petite !

 

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Le Figaro, 24 juillet 1925

Enfin, tout cela pour dire que c'est tout ébouriffée que je suis arrivée par la Porte d'Honneur à mon horaire habituel, il n'était pas huit heures, et quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver Marcel, tu sais l'avionneur dont la maman est bretonne. Il m'attendait pour me souhaiter une bonne fête et m'offrir le Guide de l'Exposition qui a été édité à l'intention des visiteurs. J'étais très gênée mais très touchée et très heureuse, ce guide est une formidable source d'informations. Oh je t'entends déjà me dire que je suis une ingrate, que je m'intéresse plus au guide qu'au geste, et bien tu te trompes. Je suis extrêmement sensible au geste de Marcel que je trouve tout à fait charmant.

Mais je ne sais pas trop comment expliquer la chose à Tante Germaine ce soir, je crains qu'elle ne me gronde d'avoir accepté un présent de la part d'un jeune homme que je connais à peine. Je pense qu'il me faudra demander le conseil de Pascal, voire lui susurrer d'intercéder en ma faveur. En attendant, je laisserai le guide à la péniche, c'est de toute façon là qu'il nous sera le plus utile en nous permettant de lire tout ce qui concerne les différents pavillons et tout ce que nous n'avons pas encore vu.

La dernière toquade actuellement est le jeu des Mots Croisés : c'est une folie, on ne s'aborde plus qu'en paroles énigmatiques, langage connu de ceux qui composent matin ou soir entre deux sorties, sur les tableaux à petits carreaux.
Lequel de nos Mécènes donnera bientôt le bal des Mots croisés ?

Nous traversons encore une période de mauvais temps avec des orages à répétition, c'est pénible à force. Hier, c'était l'apocalypse ! Un orage formidable s'est abattu sur Paris, en plein après-midi, ce qui a considérablement compliqué la vie à l'Exposition. Nous ne pouvions pas abriter tout le monde, les péniches ne sont pas prévues pour accueillir des foules, nous voyions les pauvres visiteurs courir pour se mettre au sec, les attractions étaient fermées, c'est vraiment pénible ce mauvais temps, et nous craignons toujours pour les structures. Mais par chance, pas de dégâts.

Heureusement que nous avons fait notre pique-nique au 14 juillet, nous avons profité d'une si belle journée. J'en ai encore des étoiles plein les yeux.

Mais depuis, que d'eau, mon Dieu, que d'eau.

Le Petit Echo de la Mode

Le Petit Echo de la Mode

Enfin, nous faisons contre mauvais temps jolis jeux !

Figure toi que l'engouement du moment est pour les Mots croisés, un jeu de mots qui nous vient des Etats-Unis, c'est peut-être leur manière d'être présents à l'Exposition malgré tout ! Isabelle nous a donné quelques exemplaires du Petit Echo de la Mode dans lequel il y a des grilles de mots croisés, Cross-Words en anglais, et j'en ai trouvé dans les Annales, nous avons donc profité des fortes pluies pour nous amuser tous ensemble, c'était très drôle.

Des clientes de Monsieur Poiret étaient bloquées avec nous et ces dames se sont piquées au jeu, elles aussi, confortablement installées dans les canapés. Il paraît que les cercles mondains ne parlent plus qu'en définitions. Ce doit être particulièrement intéressant.

Tu imagines le dialogue :

- Ma chère quelle a été votre occupation du jour ?
- Je suis allée voir mon petit cheval né dernièrement et j'ai frôlé des plantes dont les feuilles procurent des démangeaisons, c'est très désagréable !

Je suis certaine que tu vas aimer ce jeu mais attention, ne devient pas si assidue à la quête des petits mots que tu en oublieras de lire comme ce Monsieur Brugess de Boston qui dit "Sans doute, cela empêche de lire comme le cinéma, l'automobile, tout ce qui requiert de l'attention." Comment pourrions-nous arrêter de lire, rien ne viendra jamais remplacer le livre, ne crois-tu pas ? Comment imaginer des gens si obsédés de mots croisés, se promener en tenant leur grille devant leur nez ? C'est absolument saugrenu, presque autant que nous lorsque nous terminons en marchant le chapitre qui nous tient en haleine, mais pour un livre tout est permis ! Autre chose serait insensé !

Je t'ai découpé une grille, à toi de jouer. Je te donnerai les réponses dans une prochaine lettre.

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Grâce au Guide de Marcel, j'ai pu étudier un peu le Grand Palais où je ne fais souvent que passer rapidement quand Monsieur Poiret me demande d'aller voir comment les visiteurs réagissent dans la section consacrée au vêtement. Cet édifice que tu connais et qui nous vient de l'Exposition Universelle de 1900 a été transformé par l'architecte Monsieur Letrosne. L'escalier immense à trois paliers est particulièrement remarquable. C'est bien entendu là qu'a eu lieu la cérémonie d'inauguration en avril.

C'est vraiment très beau et très impressionnant quand on entre. Monsieur Letrosne a été assisté de son fils Daniel, tu vois, pour une fois ce n'est pas son frère ! Mais ont participé également les architectes Mayor, Hennequin et le peintre Menu, et je ne parle là que du vestibule, du hall et de l'Escalier. Ils ont fait un travail fabuleux que tous ceux qui connaissaient le Grand Palais avant ne cessent de vanter ou critiquer, mais tous sont unanimes, c'est une  incroyable transformation qui rend l'édifice méconnaissable.

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Dans le Grand Palais, toutes les catégories sont représentées mais on trouve également une salle des fêtes organisée par MM. Sue et Mare, une Salle des congrès aménagée par les architectes Magne et Haubold, et aussi au rez-de-chaussée à gauche du grand escalier une section étrangère avec des salles dédiées à ces nombreux pays qui ont également des pavillons sur l'Exposition comme l'Angleterre, la Belgique, le Japon, les Pays-Bas etc. Et de l'autre côté, à droite de l'escalier, c'est la section française où l'on trouve la classe de la Parfumerie, celle de la Joaillerie, de la mode, du vêtement. 

C'est immense et fascinant, il y a tant à voir qu'il faut y aller plusieurs fois.

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

J'étais allée faire ma visite à la classe XX, celle du vêtement, pour rendre compte à Monsieur Poiret des différentes réactions mais comme il pleuvait trop pour que je puisse regagner la péniche, je suis allée voir la dernière création de Monsieur Guerlain qui a présenté un envoûtant parfum - trop envoûtant pour une jeune fille m'a dit Tante Germaine qui était à la présentation - mais surtout un flacon sur pied d'une grande élégance. C'est une technique très nouvelle et le résultat est merveilleux. J'allais oublier, le parfum se nomme Shalimar, il a été conçu par Jacques Guerlain inspiré de l'histoire tragique du Shah Jahan éperdu d'amour pour la princesse Mumtaz Mahal à qui il offrit de magnifiques jardins, les jardins de Shalimar, et pour qui il fit construire un mausolée à la mort de celle-ci, le palais du Taj Mahal.

Une histoire qui ne peut laisser insensible ni les poètes ni les amoureux. Et le parfum est vraiment très suave, j'aime beaucoup.

 

 

 

Cette classe XXIII qui réunit les plus grands noms de la parfumerie est installée dans un décor féérique, les architectes, Raguenet et Maillart, ont là encore réalisé des prouesses mais la merveille des merveilles se trouve au centre du hall, surplombant les vitrines en étoile, la cascade lumineuse de Monsieur Lalique vient embraser l'ensemble, c'est juste époustouflant. 

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

La section voisine est celle de la bijouterie-joaillerie, un écrin aménagé avec beaucoup de finesse par M. Bagge, les vitrines tendues de crêpe de chine beige rosé sont du plus bel effet. Là encore des merveilles, il faudra d'ailleurs que nous y venions ensemble et que je t'emmène aussi au Pavillon des diamantaires qui est en lui-même un bijou. Je n'ai pas pris trop de temps encore dans ces lieux consacrés aux bijoux mais j'y retournerai c'est certain, j'ai aperçu de loin les pièces de Boucheron, Cartier, Van Cleef et Arpels, et tant d'autres qui me font rêver bien sûr.

La couture, la parfumerie et la joaillerie sont vraiment de grandes industries nationales, les couturiers se sont mis eux aussi à créer des parfums. Monsieur Poiret lui-même a créé les Parfums de Rosine.

 

 

 

 

 

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Avant de quitter le Grand Palais pour rejoindre mon poste et faire mon compte-rendu, je voulais voir la Rue Publicitaire au premier étage, près de la salle des congrès. J'ai entendu plusieurs clientes en parler avec beaucoup de plaisir. C'est très amusant cette rue créé de toutes pièces et qui présente cet art nouveau qu'est la publicité. Il faut dire qu'on en voit de plus en plus, j'ai lu que le gouvernement avait même autorisé les mâts publicitaires en ville, sauf sur les Champs Elysées, il y a eu une opposition des Amis des Champs Elysées, souhaitons qu'ils résistent longtemps.

Là, ils ont créé une rue avec des boutiques qui permettent de voir comment ils vantent leurs produits, par exemple "une montre Oméga monumentale à éclipse fait apparaître et disparaître l'heure sur son cadran caméléon", ailleurs c'est un monument dédié à une roue d'automobile, mais il y a également des stands d'édition d'art publicitaire, des produits de beauté et tout un tas d'autres choses amusantes, et certaines frivoles ! Il y a d'ailleurs beaucoup de monde !

 

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Elle sont délicieusement aguichantes, ces boutiques. Leurs façades s'éclairent =, bien entendu, d'inscriptions mobiles et multicolores. Quant aux vitrines, comment pourraient-elles êtres ennuyeuses puisque le cinéma, le diorama dernier style et des automates ultra-modernes les animent d'une vie intense non moins spirituelle que les décorations humoristiquement saisissante des peintres groupés autour de M. Neumont ?

15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925
15e Lettre imaginaire à une cousine de province - Exposition des Arts décoratifs dimanche 26 juillet 1925

Tu vois ma chère Juliette qu'il ne manque pas de choses à découvrir. Quand la pluie a cessé et que je suis repartie vers la péniche, j'ai croisé Madame de M. (dont je t'ai déjà parlé), elle m'a reconnue et a beaucoup insisté pour m'accompagner, elle m'a dit avoir entendu parler des parties de mots croisés sur la péniche et vouloir y participer ! Je ne suis pas certaine que Monsieur Poiret entende prêter ces salons à ces jeux, sauf si cela lui apporte de nouvelles clientes !

Je dois te laisser pour ce soir petite cousine, je suis épuisée, il se fait tard et une fois encore j'ai couru de droite à gauche toute la journée, je vais me délasser un peu et dormir vite.

Je t'embrasse très affectueusement, écris moi vite pour me raconter tes vacances.

Anne, 

Paris ce dimanche 26 juillet 1925

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L
Début d' idylle ?, atmosphère orageuse, émois devant la beauté des sites, on respire l'ambiance de ces années tellement vos textes font partie du spectacle. Encore bravo
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M
Un joli voyage dans le temps ! Tu pourrais en faire un livre !<br /> J'ai bien aimé cette découverte addictive des mots croisés. (vomitif = ipeca) je pense avoir trouvé les autres, je vérifierai la prochaine fois ;)<br /> Et Shalimar de Guerlain a été ''mon'' parfum il y a longtemps, en te lisant je retrouvais son odeur...<br /> Un beau moment avec toi malgré le temps !<br /> Gros bisous de mon hiver austral
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P
Marcher en faisant des mots croisés, ben voyons ! Pourquoi pas en téléphonant 🙄 <br /> <br /> L'été 25 a vraiment été un été pourri 😳
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P
Ou bien en écrivant quelques mots… quelle idée saugrenue, n’est-ce pas 😁
L
Addiction aux mots croisés, on aura tout vu et j’ai adoré cette petite chronique.
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P
😁 c’est mieux qu’au téléphone ! Merci de tes lectures assidues
L
La coiffure était en effet un sujet important dans ces années là car le fait de se couper les cheveux était une véritable révolution qui avait valu aux femmes qui osaient le faire le qulificatif de garçonnes
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P
Oui c’est une révolution ces coupes courtes

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