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Ma Petite Juliette,
Une carte postale rapide pour t'envoyer toutes mes plus affectueuses pensées et cette image de la bibliothèque où j'ai eu la chance d'aller ce matin. Tu sauras que mon envoi de ce jour n'est pas un hasard, toi la lectrice, toi ma petite poétesse, que j'imagine plongée dans un recueil du grand Victor Hugo pour célébrer le 40e anniversaire de sa disparition en ce 22 mai.
Le grand-père et son cher petit-fils sont réunis depuis le 6 février dernier, tu le sais mieux que moi mais je te joins cet article du Petit Parisien que j'avais découpé à ton attention.
Je ne résiste pas non plus au bonheur de te recopier ces quelques vers de ce si beau poème, puisque dans ma mémoire, c'est ta voix qui le dit, avec toute cette douceur, toute cette profondeur qui sont toi. Poursuis tes lectures Juliette, et mets de côté les extraits qui te touchent le plus pour me les lire dès que nous serons réunies.
Pour revenir à la bibliothèque, c'est davantage un lieu dédié à l'art du livre qu'une bibliothèque au sens où nous l'entendons. Nul fauteuil profond pour s'installer et partir dans les rêves ou les voyages les plus extraordinaires, l'architecte Monsieur Paul Huillard a même, à mon avis, prévu beaucoup trop de lumière naturelle pour une vraie bibliothèque, et je suis certaine que tu n'aurais aucune envie de t'y installer après en avoir admiré tous les chef d'oeuvres !
Voilà au moins une bibliothèque où il ne me faudra pas batailler pour t'en faire sortir !
Malgré tout, tu aimeras, j'en suis certaine, découvrir tous les métiers du livre, éditeurs et libraires bien sûr, mais également les imprimeurs et les graveurs, ceux grâce à qui tu peux tenir entre tes mains les merveilleux livres illustrés que ton père collectionne. J'ai reconnu le Livre de la Jungle qui nous fascinait tant et que mon oncle nous lisait en nous montrant les gravures de Monsieur Schmied.
Je crois, à bien y réfléchir, que c'est mon Oncle qui sera impossible à sortir de cet endroit.
Tu devrais lui en vanter les mérites, ce pourrait être un bon argument pour qu'il se décide à organiser votre venue à tous !
J'ai une fois encore été bien trop bavarde et si je veux que mon courrier parte aujourd'hui, cachet de la Poste faisant foi, il me faut conclure !
Je t'embrasse très affectueusement, petite cousine.
Anne
Paris, le 22 mai 1925
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PS : Peux-tu demander pour moi à ton cher Papa s'il a remarqué cette affiche prévue pour la province et l'étranger, et s'il la croise dans un de ses journaux, s'il pourrait la conserver. J'aurais dû vous en parler beaucoup plus tôt mais cela m'était sorti de la tête.
J'aime beaucoup le dessin de Monsieur Bonfils, il faudra que je trouve également celle de Monsieur Jaulmes pour te la montrer, il y a également une de Monsieur Bourdelle mais je ne l'ai encore jamais vue.
Merci
Très affectueusement à tous
Moi qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai deux; George et Jeanne; et je prends l'un pour guide
Et l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs essais d'exister sont divinement gauches;
On croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un reste de ciel qui se dissipe et fuit;
Et moi qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai l'attendrissement de dire: Ils sont l'aurore.
Leur dialogue obscur m'ouvre des horizons;
Ils s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez comme cela disperse mes pensées.
En moi, désirs, projets, les choses insensées,
Les choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe, et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis bon, et mon coeur s'apaise en leur présence;
J'accepte les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus toute ma vie ainsi; je n'ai jamais
Rien connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant les êtres purs d'où monte une humble flamme;
Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce point du jour qui sort des berceaux et des nids.
Le soir je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes.
Je distingue ébloui l'ombre que font les palmes
Et comme une clarté d'étoile à son lever,
Et je me dis: À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au chien, au coq, au chat; et Jeanne pense aux anges.
Puis, au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.
[...] Georges et Jeanne, de Victor Hugo, issu du recueil L'Art d'être grand-père (1877)