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Les musardises de ParisiAnne

Les musardises de ParisiAnne

Culture, littérature et découvertes. © Les musardises de ParisiAnne


Anne et Claire Berest, Gabriële

Publié par Parisianne sur 21 Avril 2024, 16:50pm

Catégories : #Lecture, #ART

Anne et Claire Berest, Gabriële

Découverte savoureuse de ce livre foisonnant pour une époque pleine des folies d'avant les Années Folles.
Le formidable récit de vie d'une femme de tête, musicienne, intellectuelle et pourtant avant tout, épouse de Francis Picabia. Aux côtés de ce couple déroutant, se croisent et se nourrissent les uns des autres Duchamp, Apollinaire, Picasso, Stravinsky, Tzara, Schiaparelli et tant d'autres.

L'art moderne naît de ces échanges et la famille des sœurs Berest se dessine doucement dans la brume des souvenirs et des non-dits.

Être les arrières petits-enfants des Picabia et n'en prendre conscience que tardivement conduit à ce récit aussi riche que bien écrit.

Un vrai plaisir à lire, regarder et écouter tant il y a à découvrir ou redécouvrir.

Apollinaire, Calligramme

Apollinaire, Calligramme

Nous n'avons ici qu'une partie de la vie de Gabriële, je pourrais presque dire "sa période Picabia" qui n'est ni une période rose ni une période bleue mais plutôt une période arc-en-ciel déclinée en gris et feu, soit jaune d'or et rouge sang en alternance avec un gris plus ou moins foncé !

On s'amuse et on festoie beaucoup, certes, mais pour une femme, même une femme libre comme l'était Grabriële, la liberté peut avoir parfois un goût amer. Et je pense à ce dernier échange avec Apollinaire, l'ami poète qui mourra peu de temps après, cité dans le livre.

Son ami ne veut parler que d'elle. Il la coupe pour cette interrogation si simple, mais chargée de la profondeur de ce qui est l'apanage de l'amitié :
"Comment vas-tu réellement, Gabriële ?"
Elle en est abasourdie, comme une lame de fond dans les entrailles. Elle chancelle et prend conscience qu'on ne lui pose plus jamais cette question. Gabriële si puissante, intouchable. Elle lâche prise. Elle tombe le masque face à son poète et brise les digues surhumaines qui contiennent toute la colère, les frustrations, l'humiliation qu'elle peut ressentir parfois, par déflagrations fugaces. Des sentiments qu'elle n'a pas voulu reconnaître, qu'elle a détruits comme on tient sa propre psyché au garde-à-vous.
Guillaume la réconforte, la soutient jusqu'à ce qu'elle accepte qu'en effet, elle est triste.

Anne et Claire Berest, Gabriële

Gabriële est née en 1881 et mourra en 1985, soit à 104 ans, une belle traversée d'une époque riche de nombreux changements et périodes de chaos.

Mariée à Francis Picabia de 1909 à 1930, ils auront 4 enfants, qui ne seront manifestement jamais au centre de leurs préoccupations, et beaucoup d'amis aux noms aujourd'hui célèbres.

Le récit démarre sur les années étudiantes de Gabriële, musicienne elle est acceptée à la Schola Cantorum, grâce à son maître de composition Vincent d'Indy. Elle partira ensuite étudier en Allemagne auprès de Ferrucio Busoni où elle se liera d'amitié avec Edgard Varèse, avant de rencontrer Francis Picabia et de lier, en 1909, sa vie à celle de cet homme fantasque, dépressif, excessif, séducteur, qu'elle semble accompagner autant comme épouse que comme soutient de tous les instants.

C'est un drôle de sentiment de la laisser là, Gabriële ; en 1919, elle n'a même pas encore vécu la moitié de sa vie et les années à venir ne dépareront pas de la destinée hors norme de cette femme.
Elle retournera à New York où elle vivra enfin une relation amoureuse exclusive avec Marcel Duchamp.
Elle se liera intensément avec Calder, Arp, Brancusi.
Elle vivra avec le compositeur Igor Stravinsky qui l'avait éblouie.
En 1939, elle s'engagera aux côtés de l'écrivain Samuel Beckett dans le réseau de résistance "Gloria SMH".

Anne et Claire Berest, Gabriële

Ce très beau récit de vie est à rapprocher de quelques autres histoires de femmes que j'avais évoquées il y a quelques temps déjà, dans un article consacré à mes lectures sur des femmes célèbres d'époques différentes pour certaines, mais aussi de contemporaines comme Misia ou Chanel, on peut également le rapprocher de Chana Orloff, ou encore Jacqueline Marval.

Toutefois, il est dans ces pages beaucoup plus question des hommes qui entourent Gabriële que des femmes, même si on peut imaginer qu'elle en ait croisé certaines, seule Elsa Schiaparelli est mentionnée avec amitié, Marie Laurencin apparaît aussi, avec puis sans Apollinaire. Les relations avec cette dernière, un temps maîtresse de Francis Picabia, ne sont que brièvement évoquées. 

Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire sont les très proches. Man Ray, Tristan Tzara, Arthur Cravan, Edgard Varèse, tous partagent avec le couple Picabia des moments de créations, d'intimité, de désaccords.

Quelques temps plus tard, Marcel Duchamp se rend à l'exposition de la locomotion aérienne, au Grand Palais. En rentrant de l'exposition, il va chez les Picabia pour leur raconter ce qu'il y a vu d'intéressant.
- Je me suis retrouvé à visiter l'exposition avec le sculpteur Brancusi. Et aussi Fernand Léger. On regardait une hélice d'avion. Et j'ai dit à Brancusi : "c'est finit la peinture,. Qui ferait mieux que cette hélice ? Dis, tu peux faire ça ?"

Anne et Claire Berest, Gabriële citation de Dora Vallier L'intérieur de l'art

Marcel Duchamp

Marcel Duchamp

Le 29 mai 1913, Gabriële se rend au théâtre des Champs-Elysées - qui vient d'être inauguré - pour voir Le Sacre du printemps, composé par Igor Stravinsky et chorégraphié par Vaslav Nijinsky pour les Ballets russes de Serge de Diaghilev. Une moitié du public n'y comprend rien,. L'autre moitié non plus, mais se laisse emporter par l'extraordinaire modernité de l'œuvre. [...]
Cette partition de Stravinsky demeure comme l'une des œuvres-manifestes de la musique contemporaire.

Anne et Claire Berest, Gabriële

Gertrude Stein par Lipschitz

Gertrude Stein par Lipschitz

Ce texte d'une grande richesse se lit, se regarde et s'écoute ! Cela demande un peu de temps mais offre un si plaisant voyage !

Je connais très peu l'œuvre de Picabia, il me tarde de pouvoir me rendre à Beaubourg ou au Musée d'Art moderne pour voir son travail.

La musique est très présente dans la vie de Gabriële puisque, je l'ai évoqué, sa formation première est musicale. Elle sera également peintre et rédigera des articles pour certaines revues d'art. En 1913, à New-York où elle a entraîné Picabia pour l'Armory Show, elle donne des conférences et rencontre Gertrude Stein.

Anne et Claire Berest, Gabriële

Je réalise en rédigeant ces lignes que de nombreuses expositions vues dernièrement, et qui m'ont permis d'illustrer ce billet, tournent autour de tous ces personnages précurseurs de la modernité.

Edgard se plaint de la "frilosité esthétique de sa terre natale". Au cours de leurs discussions, Edgard et Gabriële se rendent compte qu'ils ont tous les deux assisté au Sacre du printemps - le même soir. Ils parlent de la représentation puis des problèmes théoriques que Stravinsky soulève. Edgar expose ses idées sur de nouveaux instruments qu'il voudrait inventer, de nouvelles machines. Il évoque tous ses projets. Gabriële sourit, son ami Varèse n'a pas changé, il a toujours une constellation d'idées et de fulgurances qui traversent sa tête de génie, mais il ne sait pas quoi en faire, comme encombré par sa propre intelligence.

Anne et Claire Berest, Gabriële

Je vous mets en lien plusieurs vidéos très intéressantes, il y en a beaucoup d'autres sur le net. 

Et je ne peux m'empêcher de sourire en me relisant, le plus absent de ces lignes, par manque d'illustration, est celui dont il est le plus question dans le livre, Francis Picabia, cet homme qui paraît incontournable, magnétique, prêt à tous les excès, riche de presque tous les talents. D'abord impressionniste, puis attiré par toutes les modernités (cubisme, orphisme) mais aussi par l'écriture.

Un personnage à découvrir donc !

Malheureusement, je n'habite pas Cuba, mais je fais pour mener mes idées ce que les Cubains font pour leurs demeures. Je peins en bleu des idées noires, quel plaisir.

Francis Picabia, Caravenserail

Une dernière chose qui contribue à l'intérêt de ce livre se trouve dans la manière dont les deux sœurs, Anne et Claire Berest s'invitent entre les pages. Elles partagent avec nous, lecteurs, leurs découvertes, leur admiration, leurs questionnements et cela rend le texte encore plus vivant. 

Si vous aimez croiser les fantômes de l'histoire de l'art, n'hésitez plus un seul instant : lisez Gabriële !

Et merci d'être arrivé jusque là !

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B
Encore une belle tranche de culture !<br /> Merci beaucoup Anne.<br /> De gros bisous.
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M
Bonjour Anne,<br /> ce livre m'intéresse, je vais le chercher.<br /> De Anne Bérest, j'ai lu "La carte postale".<br /> Bises.<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
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D
vraiment à découvrir<br /> j'ai lu La carte Postale avec plaisir
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M
Voilà une belle lecture que j'avais noté à sa sortie et puis que j'ai oublié de faire ! J'aime beaucoup ce genre d'écrits à 4 mains surtout quand on connait les autrices séparément. Bises et une belle semaine
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M
Bonjour Anne,<br /> <br /> Passionnant ton billet. Ma mère adorait Picabia. Elle avait un magnifique livre d'art sur lui.<br /> C'est fascinant tous ces gens qui se croisent, se lient, devenus célèbres.<br /> Bises
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