Tous les trois s'étaient retrouvés dans le grand bâtiment aux couleurs ternes. Ils étaient seuls, sans parents pour une semaine. Le temps d'une vie pour eux. Ils ne se connaissaient pas. Ils étaient juste arrivés au même moment et cela avait fondé une amitiés immédiate. Ils n'avaient pas eu besoin d'inventer un rituel secret au cours duquel ils auraient échangé leurs sangs. L'internat avait permis une fraternité rendue nécessaire par les circonstances. Quand on a huit-dix ans, et qu'on est lâché dans un monde sans autre loi que celle du plus fort et du plus âgé, il faut savoir ne pas rester seul longtemps.
Jacques, Didier, Philippe, trois gamins, se rencontrent dans un pensionnat religieux des années 60, administré avec intransigeance et une certaine brutalité par des frères et dans lequel seule l'amitié parfois permet de tenir. Philippe le meneur accusé à tort est renvoyé, fragilisant l'équilibre précaire. Malgré les années, les trois garçons restent en lien et se retrouvent adultes chacun tentant d'échapper à son destin et de réaliser ses rêves, Jacques dans la course automobile, Didier - malgré lui chargé d'une famille, on se marie dans ces années-là quand un bébé s'invite accidentellement - en ouvrant un café et Philippe marqué peut-être par l'accusation qui a fait basculer sa vie, plonge dans le banditisme.
Le café de Didier devient la plaque tournante des retrouvailles et petits trafics jusqu'à entraîner son fils, Sébastien, dans cette spirale de l'amitié jusqu'au-boutiste*.
"On choisit pas sa famille" chante Maxime Leforestier, il faut parfois savoir choisir ses amis.
* Petite parenthèse, je ne trouvais pas d'autre mot pour exprimer mon idée et en cherchant, je viens de voir que jusqu'au-boutisme était entré dans la 9e version du Dictionnaire de l'Académie soit en 2024.
Entre l'avant et l'après, les espoirs et les projets s'étaient évanouis et la place qu'il avait occupée était, elle aussi, totalement démonétisée.
Ce sont donc les trois garçons que nous suivons d'abord, dans la poursuite de rêves parfois trop grands pour eux, leurs quêtes et leurs échecs, durant ces années 60-70 ou tout va très vite.
Avec un certain détachement fataliste, Sébastien Rongier nous dresse le portrait d'une époque et de ses failles. Le jeune Sébastien, arrivé là par accident, prend sa part de responsabilités et devient vite un personnage central et attachant qui se reconstruira par la lecture et l'art.
Le sentiment de chute est omniprésent face à ces garçons qui passent leur vie à marcher sur un fil, nous interrogeant sur le sens du mot Famille, avec tout ce qu'il peut supposer d'obligation, d'atavisme mais aussi parfois de respiration... plutôt rares dans le cas présent, il faut bien l'avouer.
Un roman très vivant qui se lit avec la facilité de ces textes qui vous saisissent pour ne plus vous lâcher, dans lequel l'auteur multiplie les références musicales grâce au Juke-Box du café, au cinéma aussi et nous fait croiser un écrivain philosophe, et quelques artistes pour mener vers la lumière. Parce que oui, si globalement le sujet est sombre, la lumière reste visible au bout du chemin.
Je vous conseille vivement ce beau roman, surtout si, comme moi, vous avez fait vos premiers pas dans les années 70 !
Une découverte pour moi cet auteur que je ne connaissais pas, et qui m'a été conseillé par ma librairie parisienne La montée du soir que je remercie sincèrement de m'avoir, ces derniers mois, menée vers des textes auxquels je n'aurais pas pensé.
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