Ecrire ce n’est pas raconter des histoires. C’est le contraire de raconter des histoires. C’est raconter tout à la fois. C’est raconter une histoire et l’absence de cette histoire. C’est raconter une histoire qui en passe par son absence.
Petite infidélité à la hotte du Père Noël (oui, elle était si bien remplie qu'il l'a laissée posée dans le salon, chacun vient donc y chercher son bonheur) pour piocher dans la bibliothèque ce livre de Marguerite Duras. Drôle d'idée me direz-vous peut-être, comme Gilles quand il l'a vu posé sur la table !
Ce choix n'est pas un hasard, je suis à la recherche d'un angle d'écriture pour les mémoires d'un de mes Grands Seniors, 101 ans tout de même, qui voudrait bien écrire son récit de vie mais ne veut pas d'un récit de vie, qui voudrait bien raconter son histoire mais ne veut pas vraiment raconter son histoire, qui voudrait bien mais qui ne sait pas ce qu'il veut, en dehors du bonheur de nos moments partagés !
Malgré tout, je cherche, j'ai tenté plusieurs approches, façon récit, façon journal, façon "dictionnaire amusé de ma vie", rien ne va. Et puis en tombant par hasard sur ces mots de Marguerite Duras, je me suis dit qu'il y avait là peut-être une nouvelle voie à explorer. Bien sûr, je n'ai pas la prétention de rivaliser avec le style inimitable de Marguerite Duras !
"Ce livre n'a ni commencement ni fin, il n'a pas de milieu. Du moment qu'il n'y a pas de livre sans raison d'être, ce livre n'en est pas un. Il n'est pas un journal, il n'est pas du journalisme, il est dégagé de l'événement quotidien. Disons qu'il est un livre de lecture. Loin du roman mais plus proche de son écriture - c'est curieux du moment qu'il est oral - que celle de l'éditorial d'un quotidien."
Donc, même si mes nouvelles tentatives ne trouvent pas preneur, nous partagerons, je le sais, avec Jacques un moment de lecture curieuse, un moment bavard et joyeux et à défaut de pouvoir coucher ses mémoires sur le papier, j'enrichirai ma propre mémoire de souvenirs inoubliables.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, celles et ceux qui me suivent depuis longtemps savent que je reviens régulièrement à Marguerite Duras, auteure que j'affectionne depuis le lycée, grâce à ma prof de français et à la découverte de Moderato cantabile. Bien après, je suis revenue souvent vers cette auteure, à travers la lecture de plusieurs de ses œuvres, comme Détruire dit-elle, évoqué ici mais aussi par le théâtre, avec Agatha notamment, ou l'écoute d'une lecture de Caprices par Marie-Christine Barrault. J'avais aussi beaucoup aimé le superbe Vous ne désirez que moi, avec Swann Arlaud et Emmanuelle Devos, vu après la lecture de MD, de Yann Andréa, le dernier compagnon de Marguerite Duras.
D'ailleurs, pour la petite histoire, lorsque j'étais gamine, chez ma grand-mère à Trouville, il lui arrivait d'aller rendre visite à des amis de longue date qui avaient un appartement aux Roches Noires... voisins de Marguerite Duras, et moi je me sauvais pour aller avec mes copines... Bien plus tard, j'ai réalisé que j'aurais pu la croiser si j'avais accompagné ma grand-mère dans ses visites !
Mais revenons à La Vie matérielle. Il s'agit d'entretiens entre Marguerite Duras et Jérôme Beaujour, je vous mets la photo de présentation du livre par Marguerite Duras elle-même, c'est assez parlant.
Ni logique ni chronologie, le livre aborde des thèmes aussi variés que le théâtre, l'alcool, Trouville, manger la nuit, le bleu de l'écharpe etc.
Par entrée, comme ci-dessous un extrait du texte Bonnard, Marguerite Duras développe une idée et nous entraîne dans son univers de réflexion, de provocations, d'observation.
Bonnard
Il y avait un tableau de Bonnard : c’est une barque avec la famille de cette femme. Il avait toujours voulu modifier la voile. A force d’insistance les gens lui ont permis de reprendre le tableau. Quand il l’a rendu […] la voile avait tout envahi. […] Ça arrive dans un livre, à un tournant de phrase, vous changez le sujet du livre. Sans vous en apercevoir, vous levez les yeux vers votre fenêtre : le soir est là. Vous vous retrouvez le lendemain matin devant un autre livre. Les tableaux, les écrits ne se font pas en toute clarté. Et toujours les mots manquent pour le dire, toujours.
Elle se dévoile ou s'interroge, nous interpelle sur de nombreux sujets, et toujours de cette écriture si particulière, un peu abrupte.
Lisez le portrait ci-dessous, et vous la verrez apparaître !
J’ai un uniforme depuis maintenant quinze ans, c’est l’uniforme M.D., cet uniforme qui a donné, paraît-il, un look Duras, repris par un couturier l’année dernière : le gilet noir, une jupe droite, le pull-over à col roulé et les bottes courtes en hiver. […] La recherche de l’uniforme est celle d’une conformité entre la firme et le fond, entre ce qu’on croit être et ce qu’on désire montrer de façon allusive dans les vêtements qu’on porte. On la trouve sans la chercher vraiment. Une fois trouvée, elle est définitive. Et elle finit par vous définir. Enfin c’est fait.
C'est un livre qui se picore comme une gourmandise tant la plume est alerte et le propos peut-être acide. On y croise bien entendu ses personnages, à travers l'évocation de ses différents livres, certains souvenirs plus personnels, comme ses cures de désintoxication, sa rencontre avec Yann Andréa, avec Madeleine Renaud, ses entretiens avec Albert Veinstein, les listes dde sa mère et les siennes de produits indispensables à toujours avoir chez soi. C'est riche et vivant, et ça fait du bien !
Ce qui remplit le temps c'est vraiment de le perdre.
J'ai été longue, je sais mais restez encore un instant et écoutez la chanson d'India song par Jeanne Moreau et le duo avec Marguerite Duras que je vous mets ci-dessous, c'est une telle chance de pouvoir les écouter indéfiniment !
On ne sait pas quand les choses sont dans la vie. Ca échappe. Vous me disiez l'autre jour que la vie apparaissait souvent comme doublée. C'est exactement ce que je ressens : ma vie est un film doublé, mal monté, mal interprété, mal ajusté, une erreur en somme.
Marguerite Duras, La Vie matérielle chez POL
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