Vicieuse, imprévisible dans ses manifestations, la maladie a pris le galop pour poursuivre son chemin ravageur. La lutte est devenue impossible, la bataille est sur le point d'être perdue, la démence devient violence, décuplant les forces du désespéré qui dans certains moments d'une lucidité effrayante ne demande qu'à en finir, prêt à se passer par la première fenêtre ouverte, se retournant contre celle qui tente de l’apaiser de toute la force de son amour.
Georges sera hospitalisé dans les jours qui viennent, les suites sont inconnues de tous.
Toutes les activités ont été suspendues. J’étais la dernière à passer.
Et une fois encore, la magie des mots à opéré.
... Et debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Mais pourquoi cette anthologie, que nous parcourons inlassablement depuis des mois, s'est-elle justement ouverte sur ce Moïse de Vigny ? Pourquoi, après une récitation très hésitante, et dans les larmes, du sonnet de Félix Arvers, Georges est-il précisément tombé sur ce texte et ces vers à la résonnance si particulière ?
Comment dire les yeux brouillés qui m'ont tendu le livre pour que j'en fasse la lecture ?
Dans cette anthologie de la poésie française de Georges Pompidou, nous avons, ces derniers mois, lu avec gourmandise les Fables de La Fontaine, vu une ombre passer avec François Maynard, couru après les jours avec Apollinaire sur le Pont Mirabeau*, récité Hugo, déclamé Shakespeare, frémi dans un trou de verdure* aux côtés de Rimbaud, mais nous ne nous sommes jamais arrêtés sur ce Moïse.
Nous aurions donné Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber pour que portés par Nerval Un air très vieux languissant et funèbre*, ne vienne pas résonner plus fort que le reste.
Mais voilà, ainsi va la vie, et nous avons fermé le livre sur ce qui aura été, je le crains, notre dernier rendez-vous. Aucune visibilité à l'heure où j'écris ces lignes. La poésie a été si importante pour Georges, que si l'hôpital le permet, j'irai lui porter encore ces mots qui ont été son chemin durant toute sa vie, ces mots qui ont su l'aider dans ses périodes de doutes en tant que médecin réanimateur, une vie entièrement tournée vers les autres.
Bien sûr, l'émotion est là, et c'est parce que nous avons, au-delà des ravages de la maladie, tissé des liens profonds que Kate m'a fait venir hier pour m'expliquer la situation. Nous n'avions pas imaginé que, malgré les moments de cris et de délire, je parviendrais par les mots de nos grands auteurs, à apaiser le temps de quelques heures la douleur profonde, nous n'avions pas imaginé qu'en passant de l'anglais au français, du français à l'anglais nous pourrions rire encore et surtout, sourire à la vie qui nous offre tant de belles choses. Nous n'avions pas imaginé... mais peut-on seulement imaginer quelque chose lorsque l'esprit s'échappe.
Comment oublier ce "Help" hurlé de façon récurrente et que la lecture d'un poème apaisait un instant ?
La lune n'était pas verte. Dommage. Ne dit-on pas du vert que c'est la couleur de l'espoir ?
N'oublions jamais le pouvoir des mots.
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !
François Maynard, Sonnet
Guillaume Apollinaire, Sour le Pont Mirabeau
Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val
Gérard de Nerval, Fantaisie
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