Certaines journées pèsent plus lourd que d'autres sur nos épaules. Ce 7 novembre 2024 est particulièrement éprouvant pour moi. Certes, c'est dans le cadre de mon activité, et je n'oublie pas les familles qui sont touchées par le départ de leurs proches, vous me direz qu'elles ne l'ont pas choisi, contrairement à moi qui ai fait le choix de cet accompagnement des seniors. En cela, je vous rejoins.
Mais, il est vrai aussi que je partage des moments tout à fait à la marge de ceux partagés avec les proches. Vous avez sans doute rencontré, comme moi, des personnes avec qui vous viviez des moments uniques, et inaccessibles à leurs plus intimes.
Mon travail auprès des seniors est fait de ces moments très privilégiés durant lesquels ils se confient en toute liberté parce que justement je ne suis pas de la famille, que bien souvent je ne connais même pas.
Je vous parlais ce matin du départ de Maryse, et je me préparais pour un autre rendez-vous avec un de mes chers seniors, celui-ci plus que centenaire et avec qui j'entretiens depuis un peu plus de cinq ans plus que des rapports de travail, une belle amitié.
Jacques a sensiblement le même parcours que mon grand-père, et surtout, à un an près le même âge. Est-ce ce qui a fait de nous, deux complices dès le premier regard, je ne pense pas, mais je crois toutefois que l'entendre parler de ses années de jeunesse trouvait un écho dans mes propres souvenirs d'un grand-père aimant, taquin, qui n'aurait pas, lui non plus, hésité à aller faire des glissades sur les parquets cirés de la Grande Galerie du Louvre, qui tirait la langue aux passants et tendait l'autre joue à son père quand le maître lui avait distribué une "calotte" pour mauvaises notes ou indiscipline.
Alors voilà, entre échanges sur l'art et prétexte d'un récit de vie qu'il n'avait pas réellement envie d'écrire, nous avons eu de si beaux moments de bavardages qu'il me serait impossible de les résumer ici.
Une chose est sûre, nos rencontres n'ont jamais engendré la mélancolie et si, à 102 ans, nous savons que tout pourrait s'arrêter brutalement, je ne suis pas tout à fait prête à le laisser partir, et il n'en a pas vraiment envie non plus d'ailleurs.
Nous avions donc rendez-vous tantôt, à ma plus grande joie, c'était le meilleur moyen de souffler sur les brumes de tristesses qui pesaient sur mes épaules.
Oui, mais...
A l'image des œuvres complexes créées par Jacques, rien n'est jamais si simple qu'on le voudrait. Et le ciel m'est de nouveau tombé sur la tête quand il m'a appelée pour annuler notre rendez-vous et me dire à bout de souffle : "au revoir".
Il est assez difficile d'imaginer sentir la fin proche en toute connaissance de cause. Je crois même que cela relève de l'impensable. J'ai toujours été convaincue, ou voulu me convaincre, que forcément, un moment venait où l'esprit s'échappait et que le corps finissait par lui courir après. Ce n'est pas totalement vrai. Mon cher ami en est la preuve vivante. Il se sent partir doucement, n'a pas peur, et se trouve même plutôt prêt, son corps le lâche progressivement, chaque jour un peu plus, et de plus en plus souvent il se sent tout à coup au bout du chemin.
Vous n'aurez pas de mal à imaginer ma gorge nouée et ma quasi incapacité à lui répondre, le sourire que j'aurais voulu mettre dans ma voix noyée des larmes du départ de Maryse n'est pas parvenu à mes lèvres.
Entendre Jacques me dire que son plus grand regret était d'abandonner ceux qui comptent pour lui et de me faire faux bond alors que nous aurions encore tant de choses à nous dire, l'entendre me redire qu'il était heureux d'avoir vécu si longtemps et que ma capacité d'écoute l'avait beaucoup impressionné était pour ce matin l'épreuve de trop.
Oui, mais...
J'avais commencé les larmes aux yeux la rédaction de cet article -- écrire c'est un moyen de contourner la peine, ne m'en veuillez pas -- quand mon portable a sonné et affiché Jacques.
"Ma grande, je voulais m'excuser. Je me sentais partir comme cela m'arrive de plus en plus souvent, et je ne voulais pas que tu te déranges et te casse le nez. Mais je suis revenu... Je sais, on dirait une mauvaise blague de carabin et je me sens très con... mais voilà, là tout de suite, je suis reparti pour un tour, jusqu'au prochain mauvais coup."
Alors après une grande respiration, parce que forcément, à force d'émotions, je suis moi aussi à bout de souffle, j'ai ri avec Jacques qui se confondait en excuses.
Et nous allons poursuivre notre petit bout de chemin de partages, mais nous avons décidé d'un nouvel itinéraire.
Plus question de rendez-vous de travail, plus question de rencontres qui peuvent le fatiguer et l'inquiéter s'il ne se sent pas en mesure de me recevoir.
Dorénavant, nous continuerons à nous appeler mais uniquement pour rire sérieusement et aussi pour que je lui raconte toutes les expos qu'il ne peut plus faire.
BoumBoum qui m'a été confié et qui ouvre ce message, m'accompagnera dans nos échanges avec celui qui l'a tant aimé, n'est-ce pas une jolie manière de sourire à la vie plus forte que tout ?
Ce n'était qu'un au revoir, l'heure n'est pas aux adieux. Egoïstement, je prie le ciel pour que cela dure encore un peu.
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