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Les musardises de Parisianne

La ligne de nage, Julie Otsuka

1 Octobre 2022, 09:00am

Publié par Parisianne

La ligne de nage, Julie Otsuka

Comme prévu, retour à Julie Otsuka dont nous parlions la semaine dernière à propos de  Certaines n'avaient jamais vu la mer

D'ailleurs, avant de poursuivre, j'espère que celles et ceux d'entre vous qui liront ce roman viendront, le dire afin que nous puissions connaître votre ressenti.

Le dernier La ligne de nage, n'a a priori rien à voir avec le précédent.

"A priori" me direz-vous, laisse planer un doute. Effectivement, dans l'écriture d'abord, le style de Julie Otsuka est vraiment très caractéristique ; dans les références aux drames de Japonais aux USA au moment de la Seconde Guerre Mondiale aussi, même si le sujet n'est pas celui traité dans ce dernier opus.

Enfin, je vous avais dit que j'avais la chance d'être invitée à une rencontre avec l'auteure grâce à Babelio et Gallimard, et l'auteur nous a explicitement dit que ses trois romans, Quand l'empereur était un dieu, Certaines n'avaient jamais vu la mer et La Ligne de nage formaient une trilogie.

Mais une trilogie qui peut se lire de façon désordonnée, il n'est pas nécessaire d'avoir lu les deux premiers pour lire le dernier. Je n'ai pour ma part pas encore lu le premier qui est épuisé et que je dois chercher chez les bouquinistes.

Carine Chichereau, traductrice, Julie Otsuka, auteure et certainement l'organisateur Babelio.

Carine Chichereau, traductrice, Julie Otsuka, auteure et certainement l'organisateur Babelio.

Avant de parler du livre en lui-même, une parenthèse sur cette rencontre qui a eu lieu dans les locaux de Gallimard, dans le 7e arrondissement de Paris. Pour qui aime les livres et les mots, entrer chez Gallimard c'est un petit moment d'émotion, le quartier et les lieux ne manquent pas d'âme.

La rencontre était organisée par Babelio et Gallimard, nous avons eu la chance d'un échange avec l'auteure par la voix de sa traductrice et interprète Carine Chichereau, mais nous avons également eu le plaisir de la présence de l'éditrice, Marie-Caroline Aubert, et ses interventions ont été très enrichissantes, notamment pour expliquer le choix du titre. Le titre original The Swimmers, n'a pas la même portée en français qu'en anglais, Les nageurs ou les nageuses aurait eu une connotation moins universelle.

Parce qu'il n'est pas un endroit au monde où nous aimerions mieux être qu'à la piscine : avec ses larges couloirs de nage séparés par des cordes, clairement numérotés de un à huit, les gouttières adaptées, les pimpantes bouées jaunes espacées par des intervalles confortablement prévisibles, les entrées séparées pour les hommes et les femmes, la tiède lumière ambiante de l'éclairage incrusté dans le plafond. Tout cela nous apporte un semblant d'ordre et de réconfort qui manque à nos vies, là-haut.

Venons-en à ce très beau et bouleversant roman qui, au premier abord, peut paraître un peu déroutant. Le livre s'ouvre en effet sur l'évocation d'un groupe de nageurs qui fréquentent avec assiduité, voire de façon obsessionnelle, une piscine de quartier - le monde d'en bas - qui est leur havre et s'oppose au monde d'en haut, ce monde de leur vraie vie pas toujours heureuse.

Nous ne savons pas qui ils sont, leurs profils sont évoqués de façon sommaire et surtout impersonnelle. Nous retrouvons ici la manière propre à Julie Otsuka qui fait parler un "nous" général.

Au milieu de ce groupe, se détache assez rapidement un personnage, Alice, dont on devine quelle est une nageuse très assidue mais dont on sent très vite la faille, cette mémoire vagabonde qui ouvre une brèche dans son quotidien et que seule la nage semble pouvoir juguler.

Alice contemple la ligne noire peinte au fond de la piscine tout en nageant et des scènes de son enfance lui reviennent en mémoire l'une après l'autre. [...] Et même si elle ne se souvient plus de rien une fois remontée là-haut, pendant le reste de la journée, elle se sent revivifiée, alerte, à croire qu'elle revient d'un long voyage.

Le petit monde de la piscine enchaîne ses longueurs jusqu'au jour où une fissure apparaît au fond de la piscine provoquant un séisme. Chacun y va de son avis, de sa crainte ou de sa certitude que rien ne pourra arriver et qu'il faut coûte que coûte continuer à nager. Le nous se disperse, se perd en conjectures. Seule Alice tente de garder sa ligne, parce que vous l'aurez compris, elle est son seul repère.

La fissure de la piscine préfigure celle qui se joue dans la mémoire d'Alice et va la précipiter dans une chute inéluctable.

Ligne deux, Irene, brasse indienne, tire doucement sur le bas de son maillot et regarde ses pieds. "J'étais si heureuse dans ma ligne", dit-elle.
"Moi aussi", dit Alice.

La fermeture de la piscine marque la fin d'une certaine légèreté. C'est très sensible dans le style employé par l'auteure. D'abord lorsqu'elle évoque les pertes de mémoire d'Alice dans une succession de phrases brèves aux tournures répétitives : "elle se souvient", "elle se rappelle", "elle a oublié", "elle se souvient", "elle se rappelle", "elle ne sait plus", etc. Comme un martèlement incessant qui nous ouvre des portes de son passé d'enfant d'immigrés japonais - souvenez-vous, les camps de Certaines n'avaient jamais vu la mer -, de la perte d'un enfant, de la naissance d'un autre, d'une vie qui s'est construite et qui se délite. C'est bouleversant.

 

La ligne de nage, Julie Otsuka

Il y avait longtemps que je n'avais pas ressenti cette communion du texte avec le style, et là je dis bravo à la traductrice, et je me dis que je serais curieuse de lire la version anglaise pour comparer.

Le chapitre qui décrit l'EHPAD a heurté plus d'une personne dans notre petite assemblée de lecteurs. J'ai été moi-même extrêmement sensible à la violence morale qui se dégage de ce texte, à la froideur qui transpire sous les bons sentiments, aux atermoiements des familles aussi, entre abandon et douleurs.
Les voix du mari et de la fille d’Alice résonnent en nous, nécessité, culpabilité, comment se situer dans un moment si dramatique.

C'est très fort. Mais pour qui est passé par là, c'est aussi très vrai. On sent dans la voix de Julie Otsuka une situation vécue, et une boucle qui se ferme, du camp à l’internement.

Peu importe ce que vous étiez "avant", dans ce que vous appelez votre "vraie vie" (souvenez-vous d'une chose : ceci est votre vraie vie). Peut-être étiez-vous chauffeur de bus (Norman, chambre 23 [...]). Ou prof de lettres [...]. Ou gouverneur [...]. de toute façon, personne ne le sait, et tout le monde s'en fiche. Parce que tout ce qui compte à Belavista c'est qui vous êtes à présent.

Alors voilà, ce livre est bouleversant pour des raisons très différentes du précédent, il n'évoque plus un pan de l'histoire. C'est un roman dur sur la perte de la mémoire, mais c'est un livre magnifique que je vous conseille vivement malgré la difficulté du sujet.

Julie Otsuka, La ligne de nage - Gallimard

Traduction Carine Chichereau

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Y
Merci pour ta participation au jeu devinette.<br /> Tu dis avoir trouvé ..... Mais tu ne précises pas de qui il s'agit .....<br /> Dès que tu me dis, je complète l'article à paraître demain.<br /> Je reviendrai pour l'article ici. Yann
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M
Bonjour Anne,<br /> Encore un livre que j'ai bien envie de lire.<br /> Je n'ai lu aucun des deux premiers mais je vais essayer de les trouver (surtout le premier si j'y arrive).<br /> Bon après-midi,<br /> Mo
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P
Bonjour Mo, tu me diras alors ! Les deux sont bouleversants. Il me reste à trouver le premier, Quand l'empereur était un dieu, je vais le chercher en ligne, je ne l'ai pas vu chez les bouquinistes.<br /> Bon après-midi<br /> Anne