Après la belle écriture des Petites scènes capitales de Sylvie Germain, le contraste avec le style parlé de Billie d'Anna Gavalda a été saisissant. Il m'a d'ailleurs fallu un peu de temps pour parvenir à entrer non dans l'histoire mais dans les phrases ! Un sentiment déjà ressenti à la lecture de La Consolante, il y a quelques années.
J'ai le sentiment parfois qu'Anna Gavalda explore les phrases comme un peintre explorerait les formes, un Picasso de la littérature. Dans le cas présent, elle joue de l'oralité, un parler gouailleur, que l'on qualifierait aisément de langage des banlieues. Ce n'est pas ce que je recherche en lecture. Cependant, la tendresse que l'auteur montre à l'égard de ses personnages fait qu'elle nous accroche, et que l'on passe un moment plaisant, un sourire au coin des lèvres, parfois, un peu agacé par certains clichés, à d'autres instants, mais satisfait au final de cette lecture récréative.
Le parallèle avec On ne badine pas avec l'amour de Musset et la transcription dans le phrasé des jeunes est assez drôle.
" D'abord, il m'a expliqué tous les personnages dans ma langue natale :
[...]
Perdican et Camille ont chacun un chaperon... T'as vu Pinocchio ? Alors un Jiminy Cricket si tu préfères... Quelqu'un qui s'occupe d'eux et qui les flique en permanence pour qu'ils restent dans le droit chemin. Pour Perdican, c'est maître Blazius [...] et pour Camille, c'est Dame Pluche. Maître Blazius, c'est un gros plein de soupe qui ne pense qu'à picoler et Dame Pluche, c'est une vieille bique qui ne pense qu'à tripoter son chapelet et à faire ksss... ksss... à tous les hommes qui approcheraient sa Camille d'un peu trop près. Elle, elle est mal baisée, enfin, pas baisée du tout, et y a pas de raison que la petite soit autrement. "
Evidemment, Musset après ça !
"Doucement bercé sur sa mule fringante, messer Blazius s'avance dans les bluets fleuris, vêtu de neuf, l'écritoire au côté. Comme un poupon sur l'oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater noster dans son triple menton. Salut, maître Blazius ; vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique."
"Durement cahotée sur son âne essoufflé, dame Pluche gravit la colline ; son écuyer transi gourdine à tour de bras le pauvre animal, qui hoche la tête, un chardon entre les dents. Ses longues jambes maigres trépignent de colère, tandis que, de ses mains osseuses, elle égratigne son chapelet. Bonjour donc, dame Pluche ; vous arrivez comme la fièvre, avec le vent qui fait jaunir les bois. "
C'est pourtant le texte de Musset qui va offrir à Billie une re-naissance en la mettant en présence de Franck.
"Je pourrais y passer la nuit parce que, pour moi, ma vie, elle a commencé là...
Et ce n'est pas une expression, petite étoile, c'est un extrait d'acte de naissance, alors ne badine pas avec ça, s'il te plaît. Tu me vexerais."
Voilà comment Billie raconte leur vie, la sienne et celle de Franck, mis au banc l'un et l'autre de leur collège de province -la jeune fille parce qu'elle vient d'une sorte de bidonville infréquentable, le jeune garçon parce qu'il est sensible comme une fille. Ils unissent leurs malheurs pour se créer du bonheur, et ça marche. Billie et Franck deviennent inséparables même à distance et lorsque leur cursus scolaire les éloigne et qu'ils se perdent de vue quelques temps, la volonté finit par les ramener l'un vers l'autre pour leur offrir une nouvelle voie. Leur parcours est un chemin plein de cahots et d'ornières plus ou moins bien traversés pour nous conduire à la chute finale sans grande surprise finalement mais avec beaucoup de tendresse.
Et comme la vie réserve toujours des surprises, l'histoire prend des tournures de conte de fée pour se terminer par un happy end peu classique.
Dans un style parfois cru, Anna Gavalda parvient à tenir le lecteur. J'aurais tendance à déplorer (encore) cette façon dont les auteurs depuis quelques temps surfent sur certains phénomènes de société mais il faut croire que c'est porteur ! Découvrez par vous-même et n'hésitez pas à faire part de vos avis.
Anna Gavalda, Billie, Le Dilettante
