- "Impression, Soleil Levant."
- Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans.
L'an dernier, nous avions passé Un soir chez Renoir, pour un dialogue savoureux entre nos plus grands noms de la peinture dite "impressionniste", à l'heure des doutes après l'échec des deux premières expositions en marge du Salon (1874-1876).
Cette année, nous célébrons le 150e anniversaire de la première exposition qui ne porte pas encore le nom d'impressionniste, puisque c'est justement à l'occasion de ce premier rendez-vous qu'un journaliste, Louis Leroy, dans son article dans Le Charivari l'emploiera pour la première fois.
Cet anniversaire offre l'occasion de belles expositions, notamment au Musée d'Orsay, mais il y a aussi beaucoup d'événements en région, j'espère que vous aurez l'occasion de nous en parler.
Renoir
Claude Monet, Auguste Renoir, Edgar Degas, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Alfred Sisley et Paul Cézanne décident de sortir des voies officielles et de monter leur propre exposition. Il manque leur ami Bazille, tué durant la guerre de 1870.
Ces jeunes artistes, déjà connu et pour certains exposés aux Salons précédents, souffrent de voir leur travail refusé dès lors qu'ils sortent un peu du cadre (pour des peintres reconnaissez qu'il fallait oser !).
C'est dans l'atelier parisien de Nadar, au 35 bd des Capucines, que le groupe réuni en Société organisera la première d'une série d'expositions, nous sommes le 15 avril 1874, et le succès n'est malheureusement pas au rendez-vous.
Monet
Leur désir a d'abord été de se soustraire au jugement du jury, qui écarte du Salon toutes les tentatives originales. Ils se sont trouvé former ainsi un groupe homogène, ayant les uns et les autres une vision à peu près semblable de la nature ; et il sont alors ramassé comme un drapeau la qualification d'impressionnistes qu'on leur avait donnée. Impressionnistes on les a nommés pour les plaisanter, impressionnistes ils sont restés par crânerie.
Les principaux acteurs, Monet, Renoir, Sisley, Pissarro et Degas sollicitent leurs amis et maîtres, notamment Eugène Boudin proche de Monet, pour se joindre à eux afin d'organiser un véritable événement.
Ce seront donc 31 peintres et 1 sculpteur qui exposeront pas moins de 165 œuvres (tableaux, dessins, émaux, pastels aquarelles, eaux-fortes).
Maintenant, je crois qu'il n'y a pas lieu de chercher exactement ce que ce mot veut dire. Il est une bonne étiquette, comme toutes les étiquettes. En France, les écoles ne font leur chemin que lorsqu'on les a baptisées, même d'un mot baroque. Je crois qu'il faut entendre par des peintres impressionnistes des peintres qui peignent la réalité et qui se piquent de donner l'impression même de la nature, qu'ils n'étudient pas dans ses détails, mais dans son ensemble.
Cézanne, Degas, Morisot, Pissarro
Seule femme a exposer avec le groupe, Berthe Morisot a d'autant plus de mérite qu'elle s'affranchit non seulement des carcans académiques mais aussi du poids de la féminité.
"Je ne crois pas qu'il n'y ait jamais eu un homme traitant une femme d'égale à égal, et c'est tout ce que j'aurais demandé, car je sais que je les vaux." écrira t-elle dans son journal en 1890. Elle sera pourtant présente à toutes les expositions, sauf l'année de la naissance de sa fille, aux côtés de ses amis, bravant les préjugés et les idées reçues.
Autre femme évoquée à l'exposition du musée d'Orsay, Eva Gonzalès, ne rejoindra pour sa part jamais le groupe, préférant le Salon officiel, quitte à voir ses œuvres refusées, comme sa Loge aux Italiens que vous pouvez admirer ci-dessous.
Eva Gonzalès, contrairement à Berthe Morisot, suivra la voie de son maître Edouard Manet.
Edouard Manet, également proche de Berthe Morisot qui épousera son frère, refusera toujours de se joindre au groupe dissident !
Edouard Manet n'exposera donc jamais avec le groupe impressionniste. Il considère que le seul moyen d'être connu et surtout reconnu est de passer par le Salon. Pourtant, en 1874, ses oeuvres Polichinel et Le Chemin de fer, bien qu'acceptées au Salon font l'objet de nombreuses moqueries comme vous pouvez le lire dans les mots de Zola.
Le Bal à l'Opéra est, lui, simplement refusé ! Mais Manet ne l'exposera néanmoins pas avec ses amis dans la galerie Nadar.
Malgré les nombreux scandales provoqués par son travail, Manet sera régulièrement exposé au Salon.
Edouard Manet a envoyé cette année une jeune femme assise avec sa fille devant la grille d'un chemin de fer et regardant passer les trains à toute vapeur. La gamme, bleue et blanche, est charmante. J'avoue être un grand admirateur d'Edouard Manet, un des rares peintres originaux dont notre école puisse se glorifier. [...] Cela n'empêche pas la foule de s'égayer doucement. Elle a raison. Au milieu des toiles voisines, l'œuvre d'Edouard Manet fait une tache assez singulière pour que des yeux ignorants, gâtés par toutes les gentillesses de notre art, voient purement la chose en comique. Si l'on accrochait un Goya au Salon, on se tordrait.
L'ouverture du Salon de peinture a eu lieu hier, au milieu de la cohue la plus brillante qu'on puisse voir. Le spectacle était encore plus dans les salles que sur les murs [...] je ne citerai personne. Tout le monde y était : c'est plus court, et c'est tout aussi clair.
Le Salon officiel, ouvre ses portes le 1er mai 1874, il se tient au Palais de l'Industrie et des Beaux-Arts, ave nue des Champs-Elysées.
Il s'agit d'un événement incontournable où le public se presse en masse pour voir autant que pour être vu. Les artistes choisis par un jury mené d'une main de fer par la Direction des Beaux-Arts, voient se jouer leur avenir sur les cimaises surchargées. Imaginez près de 2000 peintures accrochées bord à bord, majoritairement des tableaux historiques, religieux ou mythologiques, quelques scènes de genre, tableaux "orientalistes", paysages et portraits.
Je laisserai une dernière fois la parole à Zola dans ses Lettres de Paris des 3 et 3 mai 1874.
Cette année, comme l'Administration des beaux-arts avait à elle tout le plais de l'Industrie, elle a pu développer le Salon qu'elle a voulu. Les tableaux n'ont été accrochés que sur deux rangs, ce qui fait qu'ils sont tous bien placés ; seulement cela a doublé le nombre de salles, qui sont au nombre considérable de vingt-quatre. Vous ne sauriez croire quel effroyable voyage offre le simple parcours de ces vingt-quatre salles de peinture. Cela est long comme de Paris en Amérique. Il faut emporter des vivres, et l'on arrive brisé, ahuri, aveuglé. Des tableaux, toujours des tableaux ; un kilomètres de taches violentes, des bleus, des rouges, des jaunes, criant entre eux, hurlant la cacophonie la plus abominable du monde. Rien n'est plus horrible que ces œuvres jetées à la pelle [...].
Le grand intérêt de cette superbe exposition au Musée d'Orsay réside dans la présentation des œuvres de ceux que l'on nommera bientôt les impressionnistes, œuvres dont on ne se lasse pas, mais nous pouvons aussi voir des oeuvres exposées au Salon et quelques tableaux qui se situent à la frontière entre les deux univers, c'est le cas pour Manet et Eva Gonzalès, notamment. Bien sûr, je n'ai mis là que très peu de photos, la foule est dense, il est assez difficile de se faufiler. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot et j'ai bien l'intention d'y retourner en matinale ou en nocturne pour admirer les nombreuses oeuvres qui viennent du monde entier.
Si vous ne l'avez pas encore vu, je vous invite à regarder ce très beau film sur Arte.
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1874, la naissance de l'impressionnisme | ARTE
Disponible jusqu'au 26/09/2024 En 1874, Monet, Renoir, Degas et leurs camarades organisent leur première exposition collective en toute indépendance. Redonnant vie à ces jeunes peintres dressés...