le hasard sait ce qu'il fait.
Paris est très gris ce matin, un temps et une période assez difficiles pour les grands seniors fragiles que j'accompagne.
Certains dans leurs absences sentent approcher les fêtes auxquelles ils ne participeront pas, d'autres redoutent l'entrée rapide dans la nuit, d'autres encore survolent les jours sans que nous ne sachions ce qu'il pensent et ce qu'ils ressentent et s’enferment dans le sommeil.
Dans tous les cas, et malgré la présence souvent très attentive des familles, nous ne savons pas ce qui se passe réellement dans les esprits vagabonds, nous ne pouvons pas savoir ce que nous ne vivons pas. On ne peut jamais imaginer tout à fait, n'est-ce pas ?
Et pour certains la solitude entourée est très profonde.
J'étais vendredi Place des Vosges, à la Maison de Victor Hugo pour préparer l'exposition Louis Boulanger, peintre rêveur pour une de mes Vieilles Dames. Ayant prévu d'enchaîner avec Ossip Zadkine, une vie d'atelier chez l'artiste, à deux pas du Jardin du Luxembourg, j'ai pris le temps de déjeuner chez Victor Hugo, c'est un endroit charmant, propice à la rêverie et la terrasse en été est très agréable.
A une table voisine, une dame déjeunait, seule également, nous nous sommes saluées mais je reconnais que j'étais un peu dans mes pensées et que je n'ai pas prêté beaucoup d'attention à ceux qui m'entouraient. C'était sans compter sur l'envie de bavarder de ma voisine, et je l'en remercie, elle m'a tirée de préoccupations que l'expo n'était pas parvenue à maintenir à distance.
Cette pauvre dame était très ennuyée, toute à sa gourmandise, je la cite, elle avait oublié de prendre la photo de son assiette dans ce joli cadre où sont principalement servies des quiches accompagnées de salade, vous voyez, rien d'extraordinaire. Seulement voilà, elle s'offrait son premier week-end à Paris, et voulait tenir un journal complet. Vous voyez où je veux en venir ?
Comme beaucoup, j'avais une quiche et une salade et je venais juste de m'attabler !
"Puisque nous mangeons la même chose, vous pourriez me prêter votre assiette pour ma photo ?"
J'ai trouvé cette requête drôle et attendrissante, et bien sûr je suis entrée dans la danse. Vous me direz, ce n'est pas très COVID tout ça ! Mais elle n'a rien touché, juste photographié. Et pendant que je déjeunais, elle m'a raconté l'entre lignes de son histoire.
Manifestement un peu plus âgée que moi, et probablement jeune retraitée, elle venait de se découvrir un talent pour le dessin, et était fermement décidée à parcourir les musées parisiens et tous leurs trésors pour former son œil et progresser dans son art. Elle se contente pour le moment de copier d'après photos. Mais franchement, j'ai été impressionnée par les photos qu'elle n'a, bien sûr, pas manqué de me montrer.
Ce qu'elle m'a expliqué a retenu mon attention. Elle m'a assuré n'avoir jamais dessiné auparavant mais suite à une bonne fortune, elle a mis à profit quelques liquidités pour suivre une thérapie et se libérer d'un passé très lourd et destructeur.
Le résultat de cette libération : elle a osé franchir le pas et se mettre au dessin. Depuis, elle remercie chaque jour qui se lève, chaque rencontre, chaque instant qui lui offre de vivre.
Et elle était si rayonnante de bonheur qu'elle a rallumé ma petite lumière intérieure un tantinet vacillante. J'ai été très touchée par cette tranche de vie livrée sans détours à l'inconnue que j'étais.
Cette thérapie qui se poursuit par le dessin lui a manifestement évité la noyade, et je trouve ça merveilleux.
Ecrire c'est un peu comme nager pour éviter de se noyer.
Les citations qui ponctuent ce bavardage sont extraites d'un brouillon inachevé que j'avais lu la veille, et qui m'a grandement perturbée.
Un brouillon que je pensais être le récit d'une vie entièrement dédiée aux autres et qui s'avère être le témoignage bouleversant d'une personne diagnostiquée Alzheimer et qui reçoit cette nouvelle en, presque, toute conscience.
On cherche désespérément à préserver sa capacité de mémoire, peut-être vaudrait-il mieux se former à l'oubli comme chemin clef ?
Travailler avec de grands seniors, c'est être confronté, à un moment ou à un autre, aux troubles de la mémoire.
J'ai donc une certaine habitude dans ce domaine. Mais je n'avais jamais été en présence d'un tel témoignage.
Quand j'arrive, c'est en général que la maladie, quelle qu'elle soit, a déjà fait un bout de chemin et quelques dégâts, et que nous travaillons pour tenter de ralentir le processus par un maintien dans la vie sociale, et une stimulation intellectuelle par le biais de la culture.
Malgré le choc, je considère comme une chance d'avoir pu lire ce récit brillant, fait de liens avec les mythologies, la littérature et la vie.
J'ignore encore à l'heure où j'écris si nous en ferons quelque chose, et sous quelle forme.
Ce que je sais par contre, c'est que je mettrais toute mon énergie pour que la seule conscience qui reste aujourd'hui à certains, et qui est la conscience de l'instant, soit source de sérénité, même juste le temps de quelques heures.
Vous me direz sans doute que ces deux histoires n'ont rien en commun. C'est un peu vrai.
J'y vois la simple nécessité de savoir cueillir chaque instant, et je sais gré à cette dame de son rayonnement. Mes pensées bien sûr sont pour ceux qui sont atteints de troubles de la mémoire mais aussi pour tous ceux qui les accompagnent dans leur quotidien, prêts à palier leurs absences sans être en mesure de savoir quel est le réel degré de leur souffrance intérieure.
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