Voilà un livre qui porte merveilleusement bien son titre, Heureux les heureux ; ils peuvent l'être heureux ces heureux si rares et même presque inexistants ! Et l'épigraphe confirme :
"Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l'amour.
Heureux les heureux. " Jorge Luis Borges
N'ayant jamais rien lu de Yasmina Reza auparavant, ma curiosité a été piquée par quelques émissions de radio entendues dernièrement. Une jeune femme qui semble d'une grande sensibilité, un peu écorchée et s'exprime avec autant de facilité que de retenue, il n'en fallait pas plus pour me donner envie de découvrir son dernier roman.
Heureux les heureux n'est pas un roman à la trame classique, ce sont des monologues, des portraits d'hommes et de femmes tous liés entre eux : liens du mariage, liens familiaux, liens amicaux ou amoureux mais liens ténus quoiqu'il en soit. On retrouve d'un portrait à l'autre des personnages précédemment rencontrés et le tout s'enchaîne et s'emmêle, comme dans une comédie de la vie avec ses joies --plutôt rares-- et ses déconvenues --nombreuses. Au final, tous ces liens mettent en évidence une véritable solitude, ce n'est guère optimiste même si l'une des protagonistes dit "on apprend à être seule" !
D'une plume tantôt acerbe, tantôt pleine d'un humour noir et grinçant, l'auteur nous entraîne donc dans une observation d'un quotidien plutôt sombre et lorsqu'enfin on a l'impression que quelque chose de lumineux peut arriver entre deux êtres, "j'ai commencé à éprouver un sentiment, je veux dire un vrai, à ce moment là ", d'une simple phrase tout bascule "[...] j'ai éprouvé la catastrophe du sentiment. Il n'avait jamais été question de ce genre de bêtise. "
Aucun sentiment n'échappe à la catastrophe ! Parents et enfants, maris et femmes, maîtresses et amants, même les amis, rien ne semble rendre heureux et si l'on se surprend à sourire parfois, " [...] il y a un moment où sous la courtisane perce la bonne femme "dit l'un des personnages à propos de sa maîtresse, c'est souvent un rire amer devant la fatalité qui conduit irrémédiablement à la déception. L'un des acteurs explique " [...] être heureux, c'est une disposition. Tu ne peux pas être heureux en amour si tu n'as pas une disposition à être heureux. "
" Les hommes traversent le même brouillard. " personne donc n'est épargné. Et Yasmina Reza, avec un sens aigu de l'analyse et un style efficace sans fioritures, déroule devant nous un éventail de situations navrantes, sordides, parfois crues qui nous donnent envie d'aller vers la lumière.
"Les émotions sont assassines. Je voudrais que la vie avance et que tout soit effacé au fur et à mesure. " peut-on lire dans la bouche d'une des nombreuses femmes qui traversent ces pages.
N'effacez rien, lisez et soyeux heureux !
