Tard dans la nuit, la tour Eiffel survola Paris, alors que la ville était plongée dans un épais brouillard provenant de Londres la grise. Son cou s'étirait vers l'avant, ses quatre pattes étaient repliées vers l'arrière, et ses côtes métalliques fendaient l'air en sifflant. Retrouvant son lieu de résidence habituel, elle redressa la tête, se mit en position verticale et se posa en douceur sur son vieux piédestal.
Les poissons peuvent dormir sur leurs deux oreilles..., quitter le dos des maîtres, parentèle et autres camarades de jeux, la tour est bien là.
Elle a connu la mer du Sud, glissé sur les sommets enneigés mais le gris du ciel, les klaxons, les râleurs de tous poils lui ayant trop manqué, la Tour Eiffel a fini par rentrer.
[...] lorsque le rideau de brume se fût déchiré aux premiers rayons du soleil, on put à nouveau distinguer la silhouette familière du squelette métallique, immobile à son emplacement habituel. Les explications étaient innombrables et couvraient huit pages de journal, mais les Parisiens n'en surent pas plus sur ce qui était arrivé à la tour...
Tout est bien qui finit bien donc ! Et ce matin vous pourrez être rassuré en vous disant que la Tour vagabonde a regagné sa place.
Mais si les parisiens, en 1918, ne surent jamais ce qui s'était passé, je vais, moi, pouvoir vous en dire un peu plus.
Si vous avez lu les précédents épisodes, vous aurez vu que j'ai parlé de source sérieuse, d'un personnage célèbre et que chacune des citations était suivie de la légende suivante : La Tour vagabonde, SP.
Et bien ce SP célèbre et sérieux, n'est autre que le compositeur Serge Prokofiev qui entre mai et août 1918, dans le Transsibérien en route pour Tokyo, s'est amusé à écrire cette histoire abracadabrante de la tour vagabonde. Prokofiev qui écrit dans son Journal "Si je n'avais pas été compositeur, j'aurais été sans doute écrivain ou poète."
C'est un de ces récits écrit en français qui m'a inspirée cette fantaisie de premier avril. Mais puisque je sais aussi être sérieuse, je vous invite à lire, plus que ces histoires fantaisistes, le très beau roman Un choix impossible de Dominique Fernandez, paru chez Grasset l'an dernier.
L'art commence là où s'arrêtent les souvenirs et les aspirations personnelles, de même que l'explorateur s'avance au-delà des terres connues. Aie en horreur ce que tu sais de toi-même et de ton entourage, oublie le connu, le su, fuis-le. L'art est exploration, non régurgitation. Le nouveau ne naît pas de l'ancien.
Dominique Fernandez nous livre là le roman de la vie du célèbre compositeur, raconté par son plus proche et fidèle ami, Igor, qui après avoir grandi à ses côtés l'a suivi tout au long de sa carrière et vie tumultueuse.
Un livre passionnant à lire en écoutant les grands classiques de Prokofiev pour voyager de France en Amérique jusqu'au retour à Moscou, terre des origines, en 1936. Là, musicien officiel du régime, il sera le jouet de Staline, qu'il précédera, de quelques minutes, dans la tombe.
Et si vous êtes curieux, vous pouvez prolonger la lecture par les contes de Prokofiev, illustrés par David Lozach réunis en un petit recueil aux Editions Alternatives.
Vous savez maintenant que mon poisson vagabond avait pour seul but, derrière son aspect facétieux, de vous mener vers ces ouvrages pour le plaisir de la découverte !
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