Isabelle, chère amie,
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J'ai l'impression qu'hier encore nous parcourions d'un pas vif et curieux les allées de l'Exposition et pourtant nous voici presque déjà à Noël ; le froid s'est invité, la neige se mêle parfois à la pluie, les passants s'empressent et foulent nos lieux souvenirs comme s'ils n'avaient jamais existés.
Ce serait à mourir si je n'avais rapidement repris une activité, cette fois chez ma Tante Nicole Groult qui comme son frère et sa soeur ne manque ni de talent ni de caractère. La famille Poiret réserve décidément à qui les côtoient de bien belles surprises.
Me voici de nouveau propulsée dans un univers d'artistes que j'observe avec délectation.
Monsieur Poiret pour sa part traverse une période difficile, les frais engagés sur ses fonds propres pour l'Exposition n'ont pas été couverts par les ventes, je crois la situation inquiétante même si l'on ne me dit pas grand chose.
J'ai eu une grande nostalgie de notre Exposition, et beaucoup de mal à ne pas passer chaque jour devant le site en cours de démolition, tant et si bien que ma Tante Germaine m'a entraînée quelques jours avec elle loin de Paris, et sous prétexte de rendre une visite à Tante Yvonne, nous avons flâné quelques jours en Normandie, c'était délicieux.
Cela ne m'a pas empêchée d'éplucher chaque jour la presse pour y chercher inlassablement tout ce qui avait trait au sujet qui m'intéresse tant. J'ai découpé de nombreux articles, je vous mets ici l'un d'eux dont j'ai aimé l'ironique mélancolie qui correspondait tant à mon état d'esprit du moment (l'article est du 10 novembre, je voulais vous l'envoyer avant mais vous me pardonnerez d'avoir pris le temps d'en trouver un deuxième exemplaire pour le conserver également).
Mais voilà, c'est fini et bien fini, et je ne vois maintenant en passant sur l'Esplanade des Invalides, déserte, que le mirage de mes souvenirs si heureux.
Il me tarde de voir venir le printemps qui sera aussi peut-être signe de votre retour pour des séjours parisiens chez votre adorable vieille tante, à moins que je ne trouve l'occasion de venir vers vous. Qui sait avec tous les artistes que fréquentent mes tantes si l'un ou l'autre ne nous donnera pas l'occasion de gagner une villégiature pour y admirer son travail. Il y aurait paraît-il une ou des oeuvres, je ne sais guère, d'une femme sculpteur pour moi inconnue, à voir dans un petit château proche d'Azay-le-Rideau. Je me laisse guider par mes tantes, mais je ne manquerai pas de vous informer si nous venions à nous rapprocher de vous !
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Vous souvenez-vous de la promesse que nous nous étions faite avec Juliette de surveiller les prix littéraires et d'en lire le plus possible ? Je m'y suis employée et j'ai justement trouvé cette liste des différents prix décernés depuis le premier prix Goncourt.
Je n'aurai, je crois, pas assez d'une seule vie pour les lire tous, j'ai déjà tant de retard ! C'est dans les Goncourt que j'ai lu le plus grand nombre, onze sur vingt-deux, il me reste à faire ! Je suis certaine que Juliette en a lu davantage.
Et vous chère amie ? Je garde précieusement Ecrit sur de l'eau, au si beau titre, que vous m'avez offert et que j'ai lu avec bonheur, bien que le sujet soit assez déroutant.
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Je viens d'achever le court texte Le Chèvrefeuille de Thierry Sandre que j'avais dans ma bibliothèque sans avoir pris le temps de le lire, il n'était même pas coupé. C'est toujours un arrache-coeur de couper un livre, mais je n'avais guère le choix. [Même pas vrai, je ne coupe pas les livres anciens, je les trouve, quand c'est possible, dans un format plus récent !]
C'est une histoire un peu triste d'un jeune homme qui est tant épris de sa jeune épouse, terriblement possessive et jalouse, qu'il se fait passer pour mort pendant la Guerre. La rencontre fortuite avec son meilleur ami, le narrateur, l'oblige à se dévoiler.
Un texte joliment écrit mais fort déconcertant et qui ne donne pas une très belle image de la femme...
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Il me tarde maintenant de découvrir le nouveau prix Goncourt de notre année 1925, j'ai lu qu'il avait été attribué à Monsieur Maurice Genevoix pour son roman Raboliot, il me faudra aller le chercher et je reviendrai vers vous chère amie pour que nous échangions à son sujet. Je suis assez surprise de ce choix qui me semble très "campagnard" dans notre année si tournée vers la modernité, c'est l'histoire d'un braconnier, il me semble, mais monsieur Genevoix n'est pas un débutant et ma tante me dit qu'il écrit fort bien, je n'en doute pas un seul instant !
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Nous verrons cela très prochainement. Monsieur Genevoix semble avoir été le principal favori si l'on en croit la presse, ce n'est donc pas un hasard que le prix lui ait été décerné.
Chère amie, il me faut vous laisser et je n'ai aucune certitude de trouver le temps de vous écrire bien longuement dans les prochains jours. Mais laissez-moi vous dire comme je pense à vous et vous souhaite de très belles fêtes de Noël.
Je vous embrasse
Anne, Paris le 19 décembre 1925
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