Un monde sans art serait aveugle à lui-même. Il serait enfermé entre les bornes de règles simplistes. C’est pourquoi, quand ils s’installent, les totalitarismes censurent, interdisent et brûlent. Ainsi crèvent-ils le regard de la pensée, du rêve, de la mémoire et de l’expression des différences. La terre d’où naissent les artistes.
Découverte de Dan Franck grâce à À sauts et gambades qui a présenté il y peu Le Romantisme par le même auteur, la trilogie sur l'art moderne a retenu mon attention et j'ai eu la chance de les trouver chez des bouquinistes dans leur première version. Trois tomes pour une traversée de l'art moderne, voilà qui ne pouvait que me séduire !
J'ai lu avec gourmandise Bohèmes, qui nous entraîne de Montmartre à Montparnasse, du Bateau-Lavoir à la Coupole, dans les pas de tous ces grands noms de l'art moderne, Picasso, Modigliani, Max Jacob, Utrillo, Valadon, Derain, Braque, Matisse, Laurencin, Satie, Breton, Cocteau, Aragon et bien sûr Elsa Triolet, Foujita, Cendrars et tant d'autres qu'il m'est impossible de les citer tous.
Dans des chapitres assez courts, l'auteur fait revivre toute cette bohème créatrice, excessive désargentée mais libre.
L'aventure commence à Montmartre, Utrillo avec sa mère Suzanne Valadon ouvrent le bal d'une nouvelle ère, prenant le pas sur Lautrec, Renoir et les joies du Moulin de la Galette. Arrivent Picasso et ses excès, Braque ou encore Matisse et Derain, et le premier marchand - il faudrait peut-être dire la marchande mais j'aurais, pardon, l'impression de rejouer mon enfance - en la personne de Berthe Weill, bientôt suivie des collectionneurs Gertrude et Léo Stein.
Le poète (Max Jacob) chante le peintre (Picasso). Le peintre dessine le poète. Après Baudelaire et Delacroix, Zola et Cézanne, ils ouvrent pour leur temps le bal de la plume et des couleurs. Bientôt viendront d'autres poètes et d'autres peintres : Léger et Cendrars notamment. Picasso lui-même attirera Salmon, Apollinaire puis Cocteau, Eluard, Breton, Reverdy, René Char...
Tous sont là, tous nous envoûtent et l'auteur nous rend acteurs de cette bohème en nous poussant à chercher les œuvres, à lire quelques poèmes ou romans, j'ai d'ailleurs relu Les Parents terribles de Cocteau dans la foulée, sorti Les Enfants terribles de ma bibliothèque, Nadja de Breton également, et gardé sous la main pour picorer entre deux chapitres les Calligrammes, ou Alcools d'Apollinaire.
Voilà donc un livre tiroir, de ces ouvrages qui vous plongent dans de nombreux univers, vous arrachant sourires ou larmes, colères et émotions. Les surréalistes arriveront bientôt, fiers de tant de folies, heureux de toutes les bizarreries mais prompts à la bagarre, à la querelle de clochers en papiers, aux batailles de chevaliers à Dada sur leurs bidets.
C'est vif, cinglant et riche.
J'ai aimé croiser tous les arts, peinture, sculpture, littérature, musique et danse, Diaghilev et Nijinsky avec les Ballets russes ne sont pas en reste.
De nombreuses anecdotes, plus ou moins connues, de nombreuses citations et quelques photos viennent agrémenter ce récit très vivant que je ne peux que vous conseiller si vous aimez les avant-gardes. J'ai eu le sentiment parfois de revivre Minuit à Paris de Woody Allen, et j'ai aimé le voyage !
Vous aurez remarqué les photos de Man Ray qui ponctuent cet article, elles sont prises d'après le numéro spécial de Reporter sans frontières dédié au photographe, pour la liberté de la presse.
Nous devrions reparler prochainement de Cocteau, de la pièce Les Parents terribles et du roman Les Enfants terribles.
Bohèmes (Grand format - Autre 1998), de Dan Franck | Calmann-Lévy
C 'était l'époque où Paris était la capitale du monde. Sur les trottoirs de Montmartre et de Montparnasse, entre le Bateau-Lavoir et Closerie des Lila
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