L’inégalité entre le « mal » et le « bien » est flagrante, terrible : il a suffi d’un seul délateur pour que mon père finisse à Auschwitz ; il a fallu de très nombreux non-délateurs, d’innombrables soutiens, pour que ma mère et moi parvenions à sortir vivantes de ces années terribles.
Voilà un livre qui me tient particulièrement à cœur, un témoignage bouleversant sur les heures parmi les plus sombres de notre Histoire et pourtant, un témoignage qui sait mettre en avant les lueurs d'espoir, les âmes profondément belles et humaines.
Ce n'est pas un hasard si j'ai choisi les deux citations qui encadrent ce texte, elles résument à elles seules non pas le livre, ni l'Histoire, mais le tempérament d'Alice qui est à mes yeux la personne la plus gourmande de vie, la plus positive, la plus curieuse de l'autre que j'aie jamais eu la chance de rencontrer.
Malgré un mal profond, j'éprouve une joie féroce d'être encore vivante. La vie se régale de moi, qui me régale d'elle. La moindre lueur du soleil éclatant sur un reflet de vitre est pour moi une joie immense. Un jour de plus à aimer vivre ; encore un jour de moins à être morte. Chaque jour mord sur la mort.
Vous l'aurez compris, Alice, née en 1925 en Meurthe et Moselle de parents juifs polonais ayant rejoint la Patrie des Droits de l'Homme, de Hugo et Zola, pour échapper aux pogroms. La famille s'installe à Paris et ouvre un salon de coiffure dans le 18e arrondissement. Période heureuse pour la petite fille qui aime apprendre et enseigne le français à sa maman, période insouciante où les amis juifs, communistes, sûrs de l'avenir se réunissent pour bavarder et chanter.
Chez Alice, aucun attrait pour la religion, le communisme occupe les esprits mais plus que tout, l'amour de la musique symphonique domine. Et Alice, dès l'âge de 7 ans, accompagne ses parents aux Concerts Colonne.
Ces adultes paraissaient si sûrs d'eux. Cela m'a donné, toute petite, une base d'optimisme et une tranquillité inébranlables, puisque tous savaient si bien quoi faire devant les soucis de la vie et pour sauver le monde.
La suite, nous la devinons malheureusement aisément.
Malgré la bienveillance de l'administrateur provisoire "aryen" du salon nommé en 1940 pour veiller au respect de la loi, qui plaçait sous tutelle toute entreprise désignée comme juive, la délation insistante et répétée du jeune coiffeur voisin et concurrent mènera à l'arrestation du père d'Alice, le 17 septembre 1941. Ce dernier interné à Drancy, puis Compiègne et Auschwitz y mourra vers le 20 juin 1942. Le délateur, reconnu collabo et jugé à la Libération, mourra chez lui en 2005...
La vie d'Alice et de sa mère oscillera alors entre rester en vie et les tentatives nombreuses d'avoir des nouvelles d'Icek, puis à la fin de la guerre, le combat pour retrouver leurs biens.
Je ne détaille pas, ce serait dénaturer le récit d'Alice qui d'animatrice de colonies de vacances à la Résistance a vécu mille vies.
Alice dont le rêve de petite fille était de devenir "maîtresse" a enseigné le français pendant de longues années à Paris, a été conteuse et a animé des ateliers d'écriture.
J'ai eu l'immense privilège de suivre une année d'atelier à ses côtés, et jamais je n'ai eu tant de bienveillance et d'encouragements dans mes petits essais d'écriture, j'avais à l'époque partagé un exercice ici.
J'ai eu grâce à ce dernier livre, sorti récemment chez Grasset, le bonheur de renouer avec Alice, perdue de voix depuis quelques années, des soucis de santé la privant de souffle pour parler, je n'avais plus osé l'appeler.
Je remercie son fils Frédéric de m'avoir informée de la sortie du livre et de m'avoir permis d'échanger avec Alice en attendant d'aller la voir "pour de vrai" !
Je ne peux que vous inciter à lire ce récit si fort parce que effroyablement réel et je vous invite à écouter Laurent Joly dans le lien ci-dessous.
Moi, je laisse la parole à Alice avec ce poème emprunté au très bel album réalisé par Pascal Quéré, La Petite qui n'est pas loin, que vous pouvez voir sur la photo précédente. Nous en reparlerons plus tard. Il y a dans ce livre une photo qui me bouleverse particulièrement.
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"Une jeunesse sous l'Occupation", Alice Mendelson, Laurent Joly
" Je ne lui ai pas dit au revoir ". Ces simples mots restent comme une cicatrice indélébile pour Alice Mendelson, qui voit son père partir pour Drancy, le 17 septembre 1941. Elle a alors 16 ans....
https://www.grasset.fr/livres/une-jeunesse-sous-loccupation-9782246834410
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