Vous avez peut-être pensé que j'allais parler du film de Claude Miller, sorti récemment, avec Audrey Tautou et Gilles Lelouche. Il n'en sera rien, je n'ai malheureusement pas encore eu l'occasion de le voir. Mais la perspective de cette adaptation m'a donné l'envie de relire ce très beau roman de François Mauriac paru en 1927.
Mauriac ouvre son oeuvre par une citation de Baudelaire, extraite du Spleen de Paris, "Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles ! O créateur ! Peut-il exister des monstres aux yeux de celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire..." Cette exergue nous place directement dans le domaine de la folie. Et pourtant, peut-on considérer que Thérèse est folle ?
L'introduction au roman par Mauriac offre une autre filiation, celle avec Flaubert lorsqu'il écrit "Madame Bovary c'est moi". Mauriac sera moins affirmatif mais on ressent dans le texte liminaire combien son personnage l'habite "Thérèse, beaucoup diront que tu n'existes pas. Mais je sais que tu existes, moi qui depuis des années, t'épie et souvent t'arrête au passage, te démasque".
Au-delà de la fascination de l'auteur pour les empoisonneuses (il suit en tant que journaliste l'affaire Violette Noziere), Thérèse Desqueyroux est le portrait d'une société de province, de ces femmes écrasées par le poids de familles ou "les coeurs ne se découvrent jamais" ainsi que le portrait d'une région "j'ai été créé à l'image de ce pays aride où rien n'est vivant hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades."
Une grande partie du roman est une introspection de Thérèse qui sort du tribunal suite à l'ordonnance de non-lieu, un monologue intérieur sur le chemin du retour qui la ramène à son mari. Ce mari qui, pour sauver l'honneur de la famille, n'a pas hésité à faire un faux témoignage. Thérèse cherche à expliquer son geste sans y parvenir. Et lorsqu'à la fin, Bernard l'interroge avant de lui rendre cette liberté qu'elle attend sans savoir ce qu'elle va en faire, elle n'est pas davantage en mesure de répondre.
Thérèse Desqueyroux est un roman lourd dont on ne parvient cependant pas à accabler la véritable coupable. Tous sont coupables de quelque chose, de leur étroitesse d'esprit, de leurs principes rigides, du manque de dialogue. La vieille tante sourde serait presque la plus attentive !
Pourtant, l'absence totale de sentiment, même à l'égard de sa propre fille, devrait nous rendre Thérèse très antipathique, elle fait plutôt figure de victime, jusqu'au bout, jusqu'à cette liberté qui lui est offerte, une liberté de rien dans la ville qui pourrait bien l'écraser et dans laquelle elle se jette à corps perdu.
"Qu'importe d'aimer tel pays ou tel autre, les pins ou les érables, l'Océan ou la plaine ? Rien ne l'intéressait de ce qui vit, que les êtres de sang et de chair. "Ce n'est pas la ville de pierres que je chéris, ni les conférences, ni les musées, c'est la forêt vivante qui s'y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu'aucune tempête. Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que parce qu'on l'eût dit humain".
Thérèse Desqueyroux en quête de l'humain ?
