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Les musardises de Parisianne

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

9 Juillet 2020, 18:59pm

Publié par Parisianne

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

Là, devant les tasse fumantes, l'homme parle. Sa parole ne répond pas à son allure méthodique, à ses manières méticuleuses. Il cherche les mots avec maladresse, trébuche, bafouille un peu. Je commence par me désintéresser de ce qu'il dit, puis peu à peu le sens m'en apparaît. Les mots se rejoignent à travers l'espace qu'il ménage entre eux et qui n'était qu'un piège où les idées, les images se retrouvent captifs, pris dans un filet.

Peut-être connaissez-vous Anna Langfus (1920-1966), pour moi c'est une découverte assortie d'un très beau moment de lecture.

Vous voyez qu'elle est morte prématurément, le nombre de ses ouvrages est donc malheureusement limité. 

Née en Pologne, Anna Langfus fuit pour rejoindre la France en 1946. Son premier roman Le Sel et le Soufre obtient le Prix Charles Veillon en 1960, il n'y a alors que dix ans qu'elle écrit en français directement.
 

Il m'appelle au secours du monde de son enfance qui s'écroule. Mais je ne peux plus rien pour lui.

Auteur de quelques pièces de théâtre et trois romans, Anna Langfus est aujourd'hui oubliée du plus grand nombre. Je n'en avais moi-même jamais entendu parler avant de m'intéresser aux Prix Goncourt.

Le thème de son oeuvre elle le puise dans le traumatisme de sa vie. Née dans une famille juive aisée, elle connaîtra les camps de Lublin et de Varsovie, la torture et verra mourir les siens. Rescapée de la Shoah, elle choisit la littérature pour dire l'horreur :

Pour traduire par des mots l’horreur de la condition juive durant la guerre, il me fallait faire œuvre de littérature. Le pas a été difficile à franchir.

La Fondation pour la Mémoire de la Shoah lui a consacré une exposition en 2014. Vous pouvez suivre le lien pour lire le court article qui est en ligne.

Anna Langfus obtient le prix Goncourt en 1962 avec Les Bagages de sable, édité chez Gallimard. Je vous ai mis la page 4 de couverture en dernière photo, mais ne vous laissez pas influencer par la noirceur du résumé. La beauté de l'écriture et l'art employé pour traiter le sujet offrent une lecture pleine d'émotion.

Rien n'est plus trompeur que l'indifférence des choses, que l'innocence d'un paysage, et les fantômes ont vite fait dans l'air de se former.

Comme je vous l'ai dit, je ne connaissais rien d'Anna Langfus, et lorsque j'ai eu la chance de dénicher cet ouvrage chez un bouquiniste, je n'ai eu de cesse de terminer celui que j'avais en cours - et dont je vous parlerai plus tard puisqu'il s'agit également d'un Goncourt d'un auteur plus connu - pour lire celui-ci.

C'est le titre qui m'a attirée au premier abord. Il faut bien se laisser porter un peu par ses envies, et vous aurez compris que je ne lis pas les Goncourt dans l'ordre chronologique.

Le titre est tiré d'un poème d'André Breton, La mort rose extrait du recueil Le Revolver à cheveux blanc, 1932 dont deux vers sont également mis en épigraphe :

Tu arriveras seule sur cette plage perdue
Où une étoile descendra sur tes bagages de sable.

Un jour, peut-être, n'aurais-je plus à me dérober, un jour je deviendrai peut-être semblable à un galet lisse et froid, oublié sur une plage, ayant enfin trouvé la forme parfaite pour échapper au temps.

Maria est une jeune femme perdue dans sa propre vie d'un après-guerre récent. Pendant l'été, seule à Paris, elle a pour principale occupation de suivre, sans raison, les gens qu'elle rencontre avant de regagner sa mansarde habitée par ses fantômes, exterminés pendant la guerre. Une rencontre dans un parc la conduit à suivre un vieux monsieur qui l'emmènera en villégiature dans le Midi.

Là, elle comprendra vite que les attentes de celui qu'elle aurait pu considérer comme un ami, et que ceux qui les croisent pensent être son père, sont d'un autre ordre. Elle s'applique donc à le fuir par tous les moyens. Elle se lie d'amitié avec un groupe d'enfants auprès desquels elle semble retrouver un semblant de vie sans parvenir à renouer avec la légèreté de la jeunesse. Mais un drame survient à nouveau, et Maria cède aux avances "du vieux monsieur".

Une histoire qui n'aurait jamais dû commencer et qui n'aura pas de fin véritable, interrompue par l'arrivée de l'épouse.

 

Debout près de la porte, je suis devenue transparente comme, dans les contes de fée, lorsqu'on met à son doigt l'anneau magique. Mais un regard du vieil homme suffit à me rendre insupportablement présente ici. [...] Et maintenant vous avez honte. Mais ne vous ai-je pas suivi, moi, par peur et par faiblesse ? Pour vous montrer, en fin de compte, que toute fuite est impossible. Vous avez fui devant la peur de mourir et je vous ai rendu la mort plus présente que jamais.

Le sujet est pesant, c'est vrai et, en filigrane, les drames de la guerre, de la déportation, de la torture sont bien là. Mais c'est si habilement traité, avec tant de finesse que jamais il n'y a de véritable évocation. On nous laisse deviner plutôt qu'on ne nous dit.

Les fantômes se mêlent à la vie courante, la tragédie n'est jamais loin et le bagage trop lourd et insaisissable pour permettre de le jeter au loin et vivre.

L'écriture est belle, on se laisse porter avec une très grande émotion. Je trouverai les autres romans d'Anna Langfus tant celui-ci m'a touchée. C'est un roman que je vous invite à lire si ce n'est déjà fait, et si par bonheur vous l'aviez déjà lu, dites-nous en commentaire quel a été votre ressenti.

Anna Langfus, Les Bagages de sable, Goncourt 1962

Commenter cet article

Quichottine 13/07/2020 11:09

Je découvre ce livre grâce à toi.
Merci pour tout, Anne.
Passe une douce journée. Je t'embrasse fort.

ecureuilbleu 09/07/2020 21:07

Bonsoir Anne. Je ne connais pas du tout cet auteur mais ce que tu en dis donne envie de lire ce roman. Bonne soirée