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Les musardises de Parisianne

Gaëlle Pingault, Les Coeurs imparfaits

17 Juin 2020, 09:30am

Publié par Parisianne

Un chemin se réajuste selon ce qu'on a appris de la chute ou de la réussite. Le pire c'est le surplace. L'immobilisme c'est la mort.

Gaëlle Pingault, Les Coeurs imparfaits

Ce roman est le second de Gaëlle Pingault, pourtant, je découvre l'auteur dans ce registre, plus habituée à ses nouvelles. Et c'est un plaisir de la suivre dans un texte plus long, de se glisser dans ce style à la fois vif et percutant, riche en émotions et en drôlerie, de passer du rire aux larmes, en suivant des personnages riches de la vraie vie.

Gaëlle Pingault, Les Coeurs imparfaits, Edition Eyrolles

Gaëlle Pingault, Les Coeurs imparfaits, Edition Eyrolles

Barbara la cinquantaine triomphante est prof de lettres en fac, célibataire séductrice mais surtout indépendante, à moins que ce ne soit seule.

Le monde qu'elle s'est créé bascule le jour où Charles, neurologue, qui s'est retiré de la scène pour terminer sa carrière comme médecin en EHPAD, lui apprend que sa mère réside dans l'établissement où il exerce, qu'elle est en train de s'effacer, mais surtout qu'elle est bipolaire et que le diagnostic est ancien. Cette dernière nouvelle ébranle Barbara plus que tout le reste.

Elle a coupé les ponts avec sa mère le jour de ses dix-huit ans, sans jamais la revoir en raison de leur incapacité à communiquer, se comprendre et tout simplement s'aimer. Les choses auraient-elles été différentes si Barbara avait eu connaissance de la maladie de Rose ?

La carapace de Barbara se fendille et les failles apparaissent nombreuses. Mais dans son sillage, et dans sa quête pour comprendre, elle entraîne malgré elle Charles, mais aussi Lise,  une jeune aide-soignante qui tente d'apporter le maximum d'humanité et de sensibilité dans ses soins aux seniors de l'EHPAD.

Chacun à sa manière va se pencher sur sa propre histoire et tenter d'en re battre les cartes.

J'en suis arrivée à la conclusion qu'il fallait que j'ose. Même si, d'une certaine façon, je rate des marches dans ma tentative d'émancipation, je ne retournerai pas à la case départ. Il y aura des richesses à ramasser sur ce chemin et des enseignements à tirer de mes expériences, c'est sûr. On ne revient jamais en arrière, de toute façon ?

La bipolarité qui a entaché la relation entre Barbara et Rose n'est pas le réel sujet de ce roman. Ce qui intéresse l'auteur ici semble être de savoir comment  se construire ou se reconstruire quand on découvre tardivement quelque chose qui, énoncé plus tôt, aurait pu donner une orientation différente. 

Le rapport au temps, différent pour chacun, est très présent dans ce texte. L'auteur alterne entre l'évocation de souvenirs douloureux du parcours de Barbara et ce présent qui la bouscule.

Ce temps qui mène à la fuite inéluctable d'une mémoire fragile pour Rose, ou, au contraire celui qu'il convient de préserver pour offrir un court instant de réconfort à des personnes en état de fragilité pour Lise, devient celui qu'il faut rattraper après de trop longues années de fuite pour Charles et Barbara.

Lise est régénérée, elle danse à travers le temps. Elle arrive a l'épouser, à se glisser dans son tissage, à se fondre en lui, plutôt que d'être dans l'affrontement. C'est un numéro d'acrobate virtuose qui demande une légèreté parfaite.

La question du temps mène inévitablement à l'évocation du problème des EHPAD traité avec une évidente connaissance du sujet. Manque de moyens donc temps compté pour chacun, le constat n'est une surprise pour personne surtout après la crise que nous venons de vivre et durant laquelle nous avons, peut-être, pris enfin la mesure de certaines choses.

 

... rien n'a sur elle le même effet que la chorégraphie des autres. C'est étrange, non, d'être indifférente aux contractions de ses propres muscles, tout en ayant besoin du mouvement des autres ?

C'est "ce mouvement des autres" qui m'a le plus touchée dans ce livre, ce sont les rapports entre les personnages qui se mêlent sans s'emmêler.

Sans calcul préalable, et sans nécessité de suite à donner, Barbara, Charles et Lise interfèrent les uns sur les autres. Ils ne sont pour chacun qu'une présence, plus ou moins forte sans doute, mais une simple présence qui invite à la réflexion.

Ils se croisent et se donnent, volontairement ou non, la force de prendre ou reprendre leurs vies les mains chaudes...

Une torpeur douce-amère s'empare d'elle. Rose ferme les yeux et s'appuie contre le dossier de velours usé. Elles sont assises l'une près de l'autre. Il y a quelque chose d'étrangement familier dans cette situation. Cela permet à Barbara de reprendre ses esprits peu à peu. Elle attrape la Tournée d'automne (Jacques Poulin), l'ouvre au hasard et se décide à lire à voix haute [...] c'est en tournant la page pour continuer la lecture que Barbara le réalise : elle vient enfin de se remettre à lire.

La littérature, la lecture sont également au cœur de ce livre. Vous aurez peut-être lu sur son blog (lien en tête de cet article) qu'en plus d'être auteure, Gaëlle Pingault est orthophoniste. Les mots lus ou dits sont donc son domaine.

Son personnage principal, est prof en fac, le rapport à la littérature est donc une donnée immédiate.

Pourtant Barbara, fortement ébranlée par ce retour brutal de son enfance, se trouve dans l'incapacité de lire. C'est sur une suggestion de Lise et par la lecture à voix haute que Barbara renouera avec le texte. Vous connaissez mon rapport à la lecture, vous ne serez donc pas surpris que cette dimension des rapports entre les personnages m'ait touchée.

Il y aurait encore à dire, encore des citations à faire mais le plus sage est sans doute de vous inviter à lire ce très beau livre de Gaëlle Pingault, vous le trouverez dans toutes ces librairies qui ont tant besoin de nous lecteurs, elles aussi !

Gaëlle Pingault, Les Coeurs imparfaits, Editions Eyrolles.

Et si comme moi le titre vous titille un peu, lisez le livre et vous comprendrez le clin d'oeil !

Bonne lecture ! mais avant, laissez-vous porter un instant par les mots de Prévert portés par Serge Reggiani, ça non plus "ça ne peut pas faire de mal"...

Commenter cet article

eMmA MessanA 19/06/2020 07:32

J'ignore si je lirai ce livre pour plusieurs raisons, mais je le note sur ma longue liste, car bien évidemment j'en vois l'intérêt, dont le principal étant que tu nous en donnes l'envie.
Si je le lis quand même, je te le dirai...